Passion allemande, impensé de la Méditerranée

Une Tribune parue dans l’édition du 10 février 2012 du journal Libération.

Passion allemande, impensé de la Méditerranée

Par MAXIME DES GAYETS Membre des instances nationales du Parti socialiste

En s’accrochant à l’Allemagne comme un homme qui se noie à une bouée, Nicolas Sarkozy pense certainement pouvoir rester à flot. Mais, dans les faits, il dérive au gré des courants de la rigueur sans réel cap ni stratégie.

La valorisation qui est faite par le gouvernement français du modèle économique d’outre-Rhin mérite d’être relativisée quand on connaît les performances réelles de ce pays et la précarisation d’une grande partie de ses salariés. Surtout, un simple regard en arrière sur la gestion de la crise financière suffit à pointer la responsabilité d’Angela Merkel dans l’incapacité de l’Europe à proposer des réponses efficaces. Car c’est bien la chancelière qui n’a cessé d’opposer son veto à toutes les initiatives qui auraient pu remettre l’économie européenne en marche, de l’émission d’euro-bonds au renforcement des moyens de la Banque centrale européenne (BCE).

Ces erreurs stratégiques, ignorées par Nicolas Sarkozy, sont dénoncées par de nombreux dirigeants de la zone euro. En Allemagne, les critiques se font de plus en plus nombreuses sur cet «euro-nationalisme allemand» qui, selon les mots du philosophe Ulrich Beck, tourne le dos à l’Allemagne européenne d’Helmut Kohl, pour lui préférer la vision d’une Europe allemande qui suivrait sous la contrainte les décisions de Berlin.

Car, derrière l’affirmation d’un axe franco-allemand de circonstances, c’est l’équilibre de l’Union européenne, et par conséquent la place même de la France dans cette zone, qui est aujourd’hui en jeu. La France maintenant alignée, la Grande-Bretagne volontairement hors-jeu, l’Allemagne n’a désormais aucun contrepoids sérieux pour relativiser son leadership en Europe.

Ce déséquilibre n’est pas seulement préjudiciable pour le fonctionnement et le devenir de l’Union européenne. Il pousse l’Europe à tourner le dos à la zone méditerranéenne alors même que celle-ci constitue le potentiel de développement et de coopération le plus prometteur pour le vieux continent.
Les révolutions arabes n’ont pas seulement ouvert la voie à la démocratisation d’une grande partie du Maghreb. Elles permettent aussi d’imaginer un partenariat renouvelé entre les deux rives de la Méditerranée, susceptible de constituer une alliance régionale à la hauteur des enjeux de la mondialisation.

Car, derrière l’urgence de la résolution de la crise financière, c’est bien la capacité démographique, énergétique et économique de l’Europe à exister face aux autres blocs régionaux qui est posée. Les pays de l’autre rive offrent aujourd’hui une complémentarité exceptionnelle aux atouts de l’Union européenne. Ils bénéficient de populations jeunes, de potentialités économiques importantes, de ressources naturelles majeures. Ils sont l’avenir.

A côté de la rigueur imposée par l’axe franco-allemand, une autre voie existe donc. Elle privilégierait la relance économique par la mise en œuvre d’un «plan Marshall» de la Méditerranée, multipliant les investissements publics dans les énergies renouvelables, valorisant le partage des savoirs et la mutualisation des compétences.

Cette voie redonnerait une perspective à la construction européenne en concrétisant l’alliance des civilisations, en démontrant qu’un développement entre le Nord et le Sud reste possible, en considérant nos voisins comme des ressources et non comme une contrainte.
En vérité, l’Union pour la Méditerranée portée par le chef de l’Etat n’aura été qu’une agitation tactique, décalée et maladroite. Aujourd’hui, l’obsession est allemande, le Sud reste un impensé. Sur ce terrain-là aussi, Nicolas Sarkozy aura toujours été à contretemps.