Continuer à mettre du bleu au ciel

Avec la disparition de Pierre MAUROY, c’est une grande figure de la gauche qui s’est éteinte. Dans un de ces derniers discours, il avait interpellé les socialistes sur les grands défis qui les attendaient. « A la mondialisation de l’économie, doit répondre la mondialisation du politique« .

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DISCOURS DE PIERRE MAUROY DEVANT L’INTERNATIONALE SOCIALISTE

NOVEMBRE 2010

C’était il y a cent ans, presque jour pour jour.

Jean Jaurès, député de Carmaux, prononce à la Chambre une intervention restée dans les annales. Dans ce discours magnifique, une phrase s’élève loin au-dessus des autres. Une phrase avec laquelle il trace une frontière intemporelle entre le conservatisme et le progressisme. Une seule phrase, mais qui résonne encore.

« C’est nous, disait Jaurès, parce que nous marchons, parce que nous luttons pour un idéal nouveau, c’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre ».

C’était il y a cent ans, mais cela aurait pu être hier. Nous, socialistes, avons parcouru depuis un siècle un long chemin. Nombreuses furent les embûches. Innombrables, furent les risques de voir cette flamme dont parlait Jaurès s’éteindre, plongée dans la boue des conflits ou délaissée pour des lumières qui paraissaient plus brillantes. Mais la flamme est toujours là. Et nous sommes toujours là pour l’aviver et pour l’animer.

Mon message, aujourd’hui, est pour toi, George Papandréou, parce que je sais tout le courage qu’il faut pour garder cette flamme vivante au milieu des difficultés qu’affronte la Grèce.

[Il est pour toi, Poul Rasmussen, qui mène le combat social-démocrate en Europe.] Il est pour toi, Martine, qui est en train de préparer ici, en France, la victoire et l’alternance de 2012.

Il est pour vous tous qui, dans vos pays et dans vos partis, incarnez le socialisme.

Ce message est celui d’un homme qui, pendant sept ans, a eu l’honneur et la joie de présider l’Internationale Socialiste.

Ce message est celui d’un homme qui, plus simplement et plus essentiellement, a le bonheur d’être militant socialiste depuis plus de 60 ans.

Ce message est un message d’optimisme : le socialisme reste une idée neuve. Une idée neuve dans le monde, et une idée neuve pour le monde.

Bien sûr, je vois les difficultés de la social-démocratie. Je sais le paradoxe auquel elle est confrontée. D’un côté, elle a remporté une double victoire idéologique. En 1989, elle a triomphé du communisme. En 2008, l’éclatement de la crise économique la plus grave depuis celle de 1929 a dramatiquement révélé qu’elle avait raison – elle avait raison contre le libéralisme, et elle avait particulièrement raison contre le libéralisme financier.

Pourtant, d’un autre côté, la social-démocratie éprouve de lourdes difficultés électorales. Ce n’est pas vrai partout, et la récente victoire de Dilma Roussef au Brésil nous a tous réjouis : elle renouvelle le succès de la gauche en Amérique latine et prend la relève de Lula, qui a montré que l’on pouvait gouverner conformément à ses engagements et sans perdre l’adhésion de son peuple.

Mais c’est vrai dans beaucoup de pays. C’est vrai aux Etats-Unis où, deux ans seulement après le magnifique espoir né de l’élection de Barack Obama, les démocrates ont subi leur pire défaite depuis soixante ans. C’est vrai, surtout, en Europe, dans le coeur historique de la social-démocratie, où plus de vingt gouvernements sont dirigés par les conservateurs. Plus de vingt, alors qu’il y a quelques années seulement, douze des quinze pays que comptait l’Union Européenne avaient élu des sociaux-démocrates…

Comme après la chute du mur de Berlin, tout se passe comme si les sociaux-démocrates ne parvenaient pas à traduire leur victoire idéologique dans les urnes.

Pourtant, je vois aussi toutes les raisons de continuer, plus que jamais, notre combat. Il est nécessaire, parce que la pauvreté est toujours le quotidien de plusieurs milliards de personnes.

Il est capital, parce que les inégalités progressent partout, à la fois à l’intérieur des pays, et entre eux. Il est indispensable, parce que le cynisme du capitalisme financier ne connaît pas de limite : comme une hydre, sa tête repousse après avoir été coupée. Pour toutes ces raisons, ce qui est aujourd’hui en jeu n’est pas notre idéal.

Ce qui est aujourd’hui en jeu, ce ne sont pas nos valeurs. Non, ce qui est aujourd’hui en jeu, c’est de convaincre de notre capacité à porter cet idéal et à mettre en oeuvre ces valeurs.
La crise que nous traversons n’est pas une crise du souhaitable. C’est une crise du possible. Nous ne la surmonterons pas en nous arc-boutant sur nos réalisations passées, non plus qu’en arguant de notre bonne volonté. Nous ne la surmonterons qu’à l’aide de ce qui a fait toute la force du socialisme depuis un siècle : sa capacité à toujours s’adapter aux évolutions du monde.
Il y a cent ans, nous nous sommes battus pour la dignité des travailleurs broyés par la Révolution Industrielle, pour les gueules noires qui voulaient voir la lumière du jour, pour les ouvriers qui faisaient tout mais n’avaient droit à rien. Ce combat, nous l’avons mené avec succès !
Il y a cinquante ans, nous avons lutté en Europe pour l’édification de l’Etat-Providence. Nous avons construit, boulon par boulon, la plus formidable machine de solidarité humaine ayant jamais existé. Nous avons combattu, partout ailleurs, pour la démocratie. Pour que les hommes et les femmes du monde puissent vivre libres. Pour que leur voix soit entendue. Pour qu’elle soit prise en compte. Pour qu’elle compte. Avec succès encore !

Il y a vingt ans, après la chute du Mur, j’ai repris le combat mené par l’immense Willy Brandt, pour lequel j’ai aujourd’hui une pensée émue. Le défi, c’était de faire de l’Internationale Socialiste une vraie internationale. Nous étions absents – ou presque – de l’Afrique de l’Ouest, de l’Europe centrale et orientale et de l’Asie du Sud et de ses un milliard et deux cent millions d’habitants. Nous avons alors recueilli l’adhésion d’une trentaine de nouveaux partis représentant autant de pays, depuis le Janata dal indien jusqu’au Fatah palestinien, depuis l’ex-Parti communiste italien jusqu’à l’ANC sud-africain. Ce sont, grâce à ces adhésions, des millions de militants qui ont rejoint la grande famille socialiste. Ce sont eux qui, aujourd’hui, font de l’Internationale socialiste la plus grande organisation politique au monde.

Ce sont eux qui alimentent la flamme de l’internationalisme socialiste.

Ces combats ne sont pas finis – ils ne le seront jamais. Aujourd’hui, nous devons relever, et j’en terminerai par là, deux grands défis pour surmonter la crise de la social-démocratie et continuer à changer la vie des hommes et des femmes de cette planète.

Le premier, c’est celui du renouvellement de nos idées : dans un monde qui change, les socialistes ne peuvent rester immobiles. Ils doivent inventer et porter un nouveau modèle de développement. Un modèle qui serait plus écologique et moins financier. Un modèle qui serait plus humain et moins violent. Un modèle qui rendrait plus libre, et plus solidaire.

Partout le renouvellement est en marche. Il est indispensable.

Le deuxième défi, c’est celui du rassemblement de nos forces. A la mondialisation de l’économie doit répondre la mondialisation de la politique. A la globalisation des défis doit répondre la globalisation des solutions. Les frontières géographiques ne tiennent pas, lorsqu’on combat des forces qui se déploient sur toute la surface du globe.

Ce que je veux vous dire aujourd’hui, c’est que l’avenir vous appartient.

L’avenir vous appartient, si vous savez vous rassembler.

L’avenir vous appartient, si vous pouvez agir ensemble.

La flamme socialiste éclairera le monde, si vous savez l’entretenir les uns aux côtés des autres, les uns avec les autres, les uns pour les autres.

Pierre MAUROY, novembre 2010.