Débat sur le tracking : « Une extension du domaine de l’absurde »

Tribune publiée sur le site du JDD, le 11 avril 2020

Dans sa typologie des décisions absurdes, Christian Morel décrit le crash d’un avion de ligne à la suite d’une confusion des priorités. L’appareil s’apprêtait à se poser à Portland quand il fut constaté un dysfonctionnement sur le train d’atterrissage. Les pilotes, déterminés à trouver la cause du problème, multiplièrent les rotations dans le ciel. L’avion s’écrasa, faute de carburant suffisant.

S’il n’y a pas de rotation aérienne à proprement parler dans la gestion de la crise liée au Covid-19, la polémique actuelle sur la mise en place d’un dispositif de traçabilité des citoyens par le gouvernement donne furieusement l’impression de nous faire tourner en rond.

Au risque de relativiser les véritables conditions du déconfinement : le recours à de tests massifs et le port systématique de masques.

Un acte, peut être qualifié d’absurde, par la disproportion constatée entre son intention et la réalité qui l’attend et par la contradiction entre ses capacités et sa finalité. Sur ces deux points, l’application StopCovid peut être sujet à critiques. Tout d’abord, parce que son utilité même, ne pourrait avoir de sens que dans un contexte où chaque citoyen aurait une connaissance de son propre état sanitaire, ce qui est aujourd’hui impossible au vu de la carence de test dans notre pays. Ensuite, parce qu’en raison des contraintes éthiques justes et légitimes encadrant ce dispositif technologique, celui-ci ne pourra – et c’est heureux- constituer une mesure efficace de surveillance généralisée. Enfin, parce que la finalité annoncée de StopCovid, nécessite que cet outil soit adopté par une masse critique. Or, son caractère volontaire comme l’utilisation inégale des smartphones dans la population, creusent l’écart entre les capacités effectives et le but recherché.

On ne peut donc que rester circonspect sur la priorité qui pourrait être accordée à l’application suggérée par le gouvernement. Les critiques, d’ailleurs, se font puissantes. La plus pertinente, alerte sur le risque qu’une application, dont nous avons vu l’inutilité, nourrisse un « effet de cliquet », renforçant l’acceptabilité futures de dispositifs technologiques proches mais bien plus intrusifs. La dynamique anxiogène de la crise du Covid-19 pourrait amener les citoyens à accepter des mesures dérogatoires au droit, pour se préserver du péril. Comme le réclament de nombreux responsables de l’opposition parlementaire, ces dispositions ne doivent être qu’exceptionnelles et strictement encadrées, pour ne pas produire d’effets domino.

Mais, pour le reste, il est bien plus difficile de partager l’émoi de ceux qui – au sein même de la majorité présidentielle – voient dans la proposition gouvernementale, une « rupture principielle ».

Passons sur le fait que la logique de cette application est de permettre – de manière temporaire – aux citoyens de faire de leur smartphone un outil de contrôle collectif, quand le contrôle et la surveillance des GAFAM, est – elle – permanente dans l’usage même du smartphone. Les voix se font pourtant moins nombreuses chez nos gouvernants, pour dénoncer l’utilisation des données personnelles de géolocalisation ou les achats sur le web, par des acteurs privés. Ce qui relève du marché dans une situation normale serait donc plus convenable que ce qui serait organisé par la puissance publique pour une période d’exception strictement délimitée.

Nul besoin d’évoquer aussi, le simple fait que l’émotion suscitée par un éventuel traçage des smartphones entérine, de fait, que la dépendance aux smartphones serait totale chez nos concitoyens. En effet, dans le schéma d’une surveillance par le bornage des appareils téléphoniques, il suffirait de laisser le sien chez soi pour échapper à tout contrôle.

Si des questions de libertés publiques se posent, il convient plutôt d’avoir l’honnêteté de regarder ce qui a été fait, ces dernières années, en la matière. Et de s’attarder sur les dispositions engagées depuis l’état d’urgence sanitaire dans ce domaine. On s’apercevra alors que les mesures prises dans le domaine de la justice comme du droit du travail, écornent une grande partie de nos valeurs communes. Que des reculs justifiés pour des buts clairs dans un moment particulier, ont quelques fois été pérennisés par leur intégration dans le droit commun. Que l’affirmation libérale a bien souvent conduit à protéger des droits individuels de la menace étatique, pour mieux les laisser être détournés par les acteurs du marché.

Bref. Qu’à force de vouloir s’agiter, on ne s’attarde pas sur l’écart entre l’intention d’une décision prise et la réalité à laquelle elle va se confronter. Pas plus qu’on n’essaie d’aligner les moyens engagés pour répondre au but recherché.

Cette extension du domaine de l’absurde, n’est certainement pas nouvelle. Mais dans un tel moment de crise, elle est préjudiciable. Elle impacte l’issue de la bataille que nous menons contre la pandémie. Et plus largement, elle sape la légitimité de ceux qui ont la responsabilité d’agir et multiplient les maladresses.

Les grandes épreuves appellent à des comportements exceptionnels. De ceux qui relèvent du domaine du raisonnable.

Maxime des Gayets

Expert-associé à la Fondation Jean Jaurès

Auteur d’ouvrage « la grande dépossession. Pour une éthique numérique européenne »