Dépasser nos frontières – La contribution générale

Dans le cadre du Congrès de Toulouse des 26-28 octobre 2012,  j’ai co-signé une contribution générale intitulée « Dépasser nos frontières« . Cette contribution a été portée par plusieurs centaines de militants socialistes et a été intégrée dans la motion majoritaire du Congrès.

 

Dépasser nos frontières

Introduction

En ouvrant cette nouvelle phase de congrès, nous ne pouvons nous affranchir du chemin parcouru. La longue marche vers le pouvoir, engagée par le Parti socialiste depuis son congrès fondateur en 1971, est désormais achevée.

C’est avec fierté que nous pouvons, aujourd’hui, donner corps aux propos tenus par François Mitterrand sur la tribune d’Épinay : « Maintenant que notre parti existe, je voudrais que sa mission soit d’abord de conquérir. Je suis pour la vocation majoritaire de ce parti. Je souhaite que ce parti prenne le pouvoir ».

Nous y sommes parvenus. Notre formation politique a su passer, un à un, les obstacles posés par la cinquième République pour emporter l’essentiel des pouvoirs institutionnels. La nécessité d’une implantation puissante dans les territoires pour progresser au Sénat, a été patiemment conquise par l’affirmation d’un socialisme décentralisé, plébiscité dans nos villes, nos départements et nos régions. La nature présidentielle de notre système politique a été pleinement intégrée dans notre fonctionnement, avec la mise en œuvre des primaires « citoyennes ». Aujourd’hui, le Parti socialiste détient enfin les leviers d’action nécessaires à la mise en œuvre de son projet. 

Cette épopée victorieuse nous oblige à réussir dans l’exercice de nos responsabilités, bien sûr. Mais elle nous incite également à nous interroger sur le chemin qui reste encore à parcourir pour l’accomplissement socialiste dans un monde en mutation.

Pour ce faire, il est temps que la question même de la vocation, de la nature et du rôle de notre parti politique soit clairement posée et débattue. C’est l’ambition que nous souhaitons porter dans le cadre du congrès qui s’ouvre.

Tous le disent, (mais combien s’y plieront ?) le rôle de notre parti ne peut être le même lorsque nous exerçons le pouvoir que lorsque nous en étions éloignés. À cet égard les enjeux de nos congrès sont désormais bien différents. À Reims, au Mans ou à Dijon, les sensibilités rivalisaient d’ingéniosité pour écrire le projet gouvernemental le plus crédible, le plus novateur, le plus socialiste. Six mois après notre victoire à la présidentielle et aux législatives, ce congrès doit prendre un tour nouveau. Il ne doit pas être l’occasion du seul renouvellement de nos instances, comme il ne peut être vide de sens politique. Il ne s’agit donc pas, dans ce texte, de dresser un catalogue de mesures alternatives ou d’endosser des postures pour exister.

Nous ne devons pas céder à la tentation de la paralysie politique et intellectuelle, considérant que le gouvernement pense, anticipe et agit, quand tout mouvement du parti serait vécu comme un affront à l’égard du Président de la République et de la politique menée par son gouvernement. Le parti doit vivre et chaque militant a le devoir de susciter et d’animer le débat. Un parti en sommeil est un parti qui ne produit plus, n’existe plus et ne gagne plus.

Le Parti socialiste doit être l’éclaireur et celui qui bouscule, le loyal et celui qui interpelle, le fidèle et celui qui revendique.

Nous savons que la période qui s’annonce sera économiquement et socialement difficile, en raison des crises qui bouleversent la France et, au-delà, le monde entier. Pour y faire face, le gouvernement et la majorité parlementaire auront besoin de tout notre soutien. Ils peuvent compter sur nous.

Mais nous savons aussi que ces belles victoires électorales se sont dessinées sur un fond idéologique extrêmement difficile pour la gauche, où la nouvelle droite européenne, articulée sur la mutation de l’extrême droite, pose déjà ses jalons.

Nous avons besoin de nous réarmer idéologiquement pour lui faire face, de combattre le système de la rente qui entrave la justice sociale et de politiser la mondialisation pour pouvoir combattre le nouvel âge du capitalisme financiarisé.

Notre choix est le choix historique de la gauche : préférer l’horizontalité sociale à la verticalité des états.

La vocation de cette contribution générale est de reprendre le combat idéologique et de se doter d’outils pour le gagner. Nous proposons cela à la discussion, entre camarades, mais aussi au sein de la gauche politique, syndicale et associative, en France et ailleurs. Alors, camarades, débattons !

 

Partie 1 : Retrouver le chemin de l’idéologie

Il n’existe pas de petite victoire. Le succès de François Hollande, lors de l’élection présidentielle, mérite dès lors d’être souligné à sa pleine mesure. Dans une période de crises, la gauche a été capable de surmonter ses handicaps pour rassembler une majorité de Français autour de son candidat. C’est bien un événement historique pour notre pays. C’est une réussite majeure pour notre Parti.

 

L’étrange victoire

Ce succès n’était pas évident. L’impopularité de Nicolas Sarkozy était certes structurelle dans l’opinion publique. Cinq ans d’exercice du pouvoir avaient achevé de mettre à jour les impasses et les injustices structurelles du projet porté par le candidat de l’UMP. Par ailleurs, la situation économique et sociale du pays suffisait presque à justifier d’une alternance.

Toutefois, rien n’était joué d’avance. En cultivant par ses réformes un « malaise français», la droite espérait encore s’appuyer sur une désespérance sociale susceptible de raviver les tentations populistes et simplistes au service de l’idéologie libérale. Or l’histoire nous a appris que le cortège d’injustices, de défiances et de haines qui traverse nos sociétés n’est jamais très favorable aux mouvements progressistes.

Dans ce contexte, notre candidat a su déjouer les pronostics de ceux qui espéraient encore que la gauche s’effondrât avant d’avoir franchi la dernière marche. Porté par l’élan d’un « nouveau rêve français », François Hollande a su défendre avec constance un triptyque de campagne – redressement du pays, réconciliation des Français, rayonnement des valeurs – qui nous a fait renouer avec la victoire.

Au-delà du seul résultat de l’élection présidentielle, nous ne pouvons que nous réjouir que le Parti socialiste puisse revendiquer la triple confiance de nos concitoyens.

Ils nous ont fait confiance une première fois, en répondant à notre appel lors des primaires « citoyennes ». Dans toute la France, le peuple de gauche a participé à ce nouvel exercice démocratique, confirmant ainsi les espoirs qu’ils plaçaient en nous.

Ils nous ont fait confiance une deuxième fois, en choisissant majoritairement le changement avec François Hollande. Après tant de défaites au scrutin suprême, la gauche a pu porter son champion au plus haut niveau de l’Etat.

Ils nous ont enfin accordé leur confiance, en juin dernier, en désignant une majorité absolue de parlementaires socialistes sur les bancs de l’Assemblée Nationale. Par là même, les Français nous ont donné les moyens d’agir et ont achevé ce cycle électoral en signifiant clairement leur volonté d’un changement non seulement à la tête de l’Etat, mais aussi de la politique à mener en ces temps de crises.

Cette confiance nous oblige. Mais elle ne doit pas nous aveugler.

De cette séquence électorale, il serait illusoire et dangereux de ne retenir qu’une cristallisation des votes qui nous fut favorable, les images de liesse populaire sur la Place de la Bastille ou le retour d’une forme de sérénité dans le pays.

L’émotion de l’alternance ne doit pas masquer ce qui s’est passé plus en profondeur dans ce pays.

 

La stratégie du choc

Acculée d’un point de vue électoral, désarmée d’un point de vue politique, la droite s’est délibérément engagée dans une stratégie du choc idéologique pour contrer la dynamique engagée à gauche.

Alors même que pendant cinq ans, Nicolas Sarkozy avait, en tant que Président, savamment cultivé les confusions idéologiques, symboliques et humaines pour mieux imposer son projet politique aux Français ; le même, une fois candidat, a choisi de jouer une toute autre partition durant la campagne.

En l’espace de quelques mois, la droite parlementaire s’est ainsi livrée à une refondation idéologique à marche forcée. Structurée autour des 3I, « identité, immigration et insécurité », l’UMP a rejoint les mouvements populistes qui, en Europe et ailleurs, cherchent à reconstruire des frontières pour exclure, à limiter les droits pour faire taire, à empêcher le progrès pour maintenir un système de rentes et de privilèges.

Étrange paradoxe : la stratégie orchestrée par Guillaume Peltier et Patrick Buisson a certainement précipité Nicolas Sarkozy dans la défaite. Mais les apprentis héritiers du Club de l’Horloge ont réussi à poser les germes d’une refondation idéologique puissante de leur camp. Sur le terrain électoral, cette mutation a conduit l’UMP à sa perte. Mais, sur le plan idéologique, elle a produit une étincelle qui commence déjà à enflammer l’ensemble de la  société.

Le score de Marine Le Pen au soir du premier tour a certes constitué une illustration concrète de ce que devait produire le choc idéologique imaginé par l’UMP. Pourtant, au-delà de la percée de l’extrême droite dans les urnes, les effets les plus dramatiques de cette stratégie se sont produits dans la société même.

Alors qu’une élection vient traditionnellement consacrer les valeurs d’un camp, une autre dynamique idéologique s’est aussi manifestée lors de ce scrutin. Au soir de la  victoire de François Hollande, l’adhésion au programme du Front national n’avait jamais été aussi élevée, le soutien au droit de vote des étrangers avait profondément reculé et la droite assumait tranquillement sa propre radicalisation…

Si la gauche a bien gagné dans les urnes, elle a été sévèrement attaquée dans les têtes.

 

Relever le gant

Nous pouvons revendiquer une hégémonie électorale, mais non une hégémonie culturelle dans ce pays.

Dire cela, ce n’est pas relativiser le succès des socialistes aux élections. Nous ne faisons pas partie de ceux qui construisent des procès en légitimité dès lors qu’une élection nous porte aux responsabilités. Dire cela, c’est tenir compte d’une réalité dont nous ne pouvons nous exonérer pour comprendre les enjeux auxquels nous allons être confrontés dans l’exercice du pouvoir.

Sociologiquement, électoralement et territorialement, l’implantation socialiste n’a jamais  été aussi puissante. Mais sur le terrain idéologique, nous devons compter sur un rapport de forces qui nous est beaucoup moins favorable.

Doit-on pour autant tenir compte de ce rapport de forces en dénaturant la mise en œuvre des réformes qui ont été défendues devant les Français ?

Ce serait une terrible défaite. Nous ne nous grandirions pas, par exemple, en invoquant « l’état de l’opinion » pour revenir sur la mise en œuvre du droit de vote des étrangers, comme certains s’y essaient déjà. Agir de la sorte, ce serait acter le principe que les idées ne peuvent être popularisées par la pratique du pouvoir. Nous ne serions pas plus estimés en justifiant nos renoncements par un défaut potentiel d’adhésion à nos projets.

L’opinion fait peut être une élection. Mais elle ne peut en rien construire une orientation.

Doit-on alors fuir le terrain idéologique pour se réfugier dans une nouvelle forme de pragmatisme gestionnaire ? Agir de la sorte, ce serait tourner le dos à notre propre histoire et assombrir notre avenir. Dans un moment où les bouleversements du monde imposent précisément un retour du Politique, la gauche ne peut fuir le combat. Face à nous, une nouvelle droite a déjà fait sienne l’analyse de Gramsci pour qui « le pouvoir se gagne d’abord par les idées ». Une bataille puissante s’engage sur le terrain idéologique. Nous ne pouvons en être absents.

Alors même que nous avons les moyens institutionnels d’agir sur le réel, nous ne pouvons nous abstraire de la bataille des idées. Réinvestir le terrain de l’idéologie, c’est l’objectif premier que nous souhaitons donner à ce Congrès du Parti socialiste.

Parler d’idéologie n’est pas un gros mot.

C’est la condition première de l’action politique dans toutes les sociétés.

L’idéologie, c’est le sens au service du pouvoir, c’est notre capacité à donner à voir le monde, à revendiquer un imaginaire et par là même à affirmer une cohérence.

Or, la double dynamique de globalisation financière et de mondialisation du salariat, a rendu obsolète ce qui faisait auparavant la force des idées de la social-démocratie. Dans notre société, les compromis entre capitalistes et salariés, entre l’État et le marché, entre la compétition et la solidarité se sont épuisés sous les effets d’un monde en perpétuel mouvement.

Face à cette désagrégation des réponses traditionnelles de la gauche, nous avons su renouveler en partie nos valeurs. La refonte de notre déclaration de principes en fut une incontestable illustration. Les axes du projet porté par les socialistes lors de l’élection présidentielle s’inscrivaient aussi dans cette démarche.

Pourtant, nous croyons, pour notre part, qu’il nous faut aller beaucoup plus loin, en ouvrant sincèrement le chantier de notre refondation des idées.

Avant de vouloir ré-enchanter le monde, il nous faut déjà le ré-idéologiser.

En préemptant la mondialisation, les forces du marché ont non seulement réussi à s’ébrouer en s’affranchissant de la régulation des États, mais elles ont aussi opéré un renversement des valeurs qui, à bien des égards, nous pousse dans nos retranchements.

Ce renversement idéologique constitue le terreau d’une nouvelle droite qui prospère aujourd’hui aux quatre coins de l’Europe. Nos adversaires ont su habilement conjuguer leurs intérêts pour une globalisation financière sans entrave avec la promotion de politiques fondées sur l’exacerbation nationale et le repli identitaire. Durant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy s’appuya ainsi sur ces deux dynamiques contradictoires pour tenter de se faire réélire. Il fut le promoteur de l’expansion anarchique du capitalisme, par son refus de tout principe de régulation. Il sut aussi provoquer et nourrir les crispations identitaires en réactivant les curseurs nationalistes et populistes.

Nous connaissons les nouveaux contours idéologiques de nos adversaires politiques. Nous ne les sous-estimons pas. Nous pensons, au contraire, que cette offensive de la droite sur le terrain des valeurs nous oblige à y répondre puissamment.

Et pour y arriver, la première chose à faire est de clarifier, dans nos textes comme dans nos programmes, notre rapport à la rente, c’est-à-dire à l’ordre existant.

 

L’ennemi, c’est la rente

Le clivage entre la rente et le risque (même si nous préférons parler d’opportunités) est un élément central de la distinction entre la droite et la gauche car il pose précisément la question des inégalités. Par la rente, on maintient des situations acquises et l’immobilisme social. Par le risque, on redistribue les cartes de jeu et on permet l’émancipation de chacun. Être de gauche aujourd’hui, c’est lutter contre les phénomènes de rentes, dans le domaine économique, social et culturel, qui maintiennent chaque acteur dans sa condition initiale. C’est cette idée qui motive, par exemple, la mise en place d’une taxation plus importante du capital que du travail, l’augmentation des droits de succession ou le soutien à l’innovation.

Le socialisme, c’est avant tout une protestation contre l’ordre existant. Or, le conservatisme, le maintien de l’ordre établi, est une valeur qui séduit encore parfois largement, y compris dans nos propres rangs. Une frilosité demeure dans notre Parti, lorsqu’il s’agit de combattre, à tous les niveaux, la société des héritiers. Nous restons bien souvent impassibles sur les situations de monopoles quand nous y trouvons un moyen de préserver la stabilité. Nous peinons à mettre en œuvre l’égalité réelle pour lui préférer le confort de l’égalitarisme républicain. Nous restons aussi trop silencieux face à la rigidité des corporatismes.

Pourtant la rente est l’ennemi premier du socialisme, car elle n’est rien d’autre qu’une démarcation, un obstacle, une frontière entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Lutter contre les phénomènes de rente, c’est faire exploser les règles, renverser les symboles, chasser les mandarins, mettre fin aux conservatismes dès lors qu’ils sont des obstacles à l’impératif de justice sociale.

La gauche doit porter l’idée du mouvement et se fixer comme but de faire tomber une à une les barrières qui maintiennent les dominants et excluent les dominés. Il ne s’agit pas d’une formule incantatoire, mais bien du principe sur lequel nous souhaitons que le Parti fixe ses positions et ses orientations politiques.

En ce sens, nous souhaitons que le Parti socialiste veille à ce que la prochaine réforme fiscale favorise clairement le mouvement et pénalise fortement la rente. Ainsi, toute taxation massive doit être orientée sur les droits de succession et non sur le travail. Il faut mettre en œuvre les dispositifs qui permettent à chaque salarié d’accroitre les revenus qu’il tire de son travail et d’augmenter  les chances de chacun d’accéder au marché de l’emploi.

De la même manière, nous voulons croire que la prochaine réforme de l’Éducation nationale permettra aussi de casser le phénomène de reproduction sociale de notre système éducatif, qui favorise les élites et empêche toute égalité des possibles. D’où la nécessité d’allouer massivement du capital public à ceux qui ont peu de capital personnel. C’est ce qui justifie de limiter à quinze élèves l’effectif des classes dans certaines banlieues ou certaines zones rurales. Mais nous devons aller beaucoup plus loin.

Lutter contre les mécanismes de rentes dans le domaine fiscal, éducatif ou culturel est un combat difficile. Les crises économiques, sociales et écologiques qui traversent le monde favorisent l’aspiration à l’ordre, à la réaffirmation de barrières entre les pays, entre les citoyens comme entre les cultures. En France même, nous n’ignorons pas que le caractère anxiogène d’un monde en mouvement, la fragmentation sociale et les effets de la crise, peuvent amener nos concitoyens à préférer l’injustice des situations acquises à la promotion d’une société plus juste.

L’aspiration à une société du « risque zéro » en est une parfaite illustration. Le refus de toute forme de risque, qu’il soit individuel, collectif ou technologique, produit un carcan de normes qui fige les situations et, au final, mène au conservatisme. Conservatisme pour les individus, alors contraints de rester à leur place. Conservatisme pour la société en général, en freinant toute transformation sociale, technologique ou urbaine.

Cette dynamique d’imperméabilité s’exprime dans tous les champs : géopolitiques, économiques, culturels, sociaux ou même éducatifs. Elle isole les acteurs et maintient l’ordre existant. Elle est donc mortifère pour l’idée même de progrès.

Parce que nous sommes résolument contre la rente, nous ne pouvons nous retrouver chez ceux qui plaident pour des logiques de fermeture qui cloisonnent les pays, les peuples et les citoyens et favorisent par là même le conservatisme.

Décloisonner le monde pour retrouver des capacités d’agir, décloisonner la société pour garantir la justice sociale, décloisonner les cultures pour assurer le vivre-ensemble, c’est cela être socialiste au vingt-et-unième siècle.

C’est promouvoir le risque face à la rente, c’est choisir l’ouverture à la fermeture, c’est revendiquer l’universalité en renversant les frontières.

 

Partie 2 : Relever les nouveaux défis 

Ne nous y trompons pas, le maintien ou la création de barrières pour maintenir les situations de rentes ne touche pas seulement le champ de la fiscalité et de l’impôt.

Ces dernières années, la droite traditionnelle et la droite extrême ont aussi créé des frontières morales entre individus, entre celui qui serait un « bon français » et l’autre, l’étranger, le migrant, faisant ressurgir les pires haines du 20ème siècle. Cette volonté politique s’est concrétisée par la mise en place sous la présidence de Nicolas Sarkozy d’un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Le discours, mais aussi les actes politiques qui l’ont accompagné, comme la circulaire Guéant sur le droit des étudiants étrangers à travailler en France, ont prôné le repli identitaire au sein des frontières nationales.

Les cinq années de présidence de Nicolas Sarkozy ont tristement souligné la manière dont les responsables politiques ont usé de la question des frontières pour sacraliser des séparations, des digues, appuyées sur le terrain national, pour imposer des clivages moraux et symboliques. Parce qu’elle permet de diviser, d’opposer et de maintenir l’ordre existant, la frontière est devenue un slogan politique : on distingue, on trie, on range les populations, les catégories, les valeurs, les civilisations. Et, comme berceau premier et primordial de ces césures permanentes, est brandie la seule frontière qui ne peut être contestée puisqu’elle serait le ciment de notre identité : le cadre national.

Face à cela, nous regrettons que la gauche n’ait pas ou peu opposé de résistance. Elle a bien sûr combattu avec vigueur les divisions distillées par la droite, mais elle s’est laissée elle-même avalée par ce principe.

Face au simplisme, la gauche n’a pas rendu la complexité accessible. Elle a accepté l’édification de frontières nouvelles qui ont bouleversé le sens même de son rapport au monde, à la nation et à la société.

Nous devons d’abord déconstruire les frontières imaginaires qui ont été créées pour pouvoir nous engager dans la voie du cosmopolitisme qui reconnait la puissance des interdépendances humaines pour ne plus penser le social et le politique sous des seules catégories nationales. Il s’agit de reconnaître et de surmonter les identités nationales.

A l’heure d’une mondialisation, tout à la fois incontestable dans son essence et contestable dans sa dynamique, jusqu’alors incontrôlée par le politique, la gauche s’est laissée traverser par le clivage qui s’opère aujourd’hui entre mondialisation et État-Nation.

On assiste à une stratégie de repli sur les repères traditionnels de lecture du monde et de la société. Et disons-le, ce retour en force des frontières nationales et des fondamentaux des idéologies politiques est symptomatique de l’incapacité des partis, non seulement à analyser la nouvelle donne mondiale, mais aussi à dresser un nouveau modèle de fonctionnement, moins vertical et plus horizontal.

L’atténuation des frontières étatiques remplacées par la construction d’autres frontières, symboliques mais d’autant plus fortes dans l’imaginaire collectif, est au cœur de l’interrogation que nous posons pour la construction de la société de demain et du défi que nous proposons de relever pour le Parti socialiste.

Cela suppose de changer notre cadre de réflexion en en modifiant les codes et curseurs traditionnels. Cette mutation doit permettre de dépasser le cadre géopolitique dessiné à l’issue de la deuxième Guerre mondiale et de mettre un terme au réflexe qui viendrait uniquement à penser en termes de frontières étatiques.

De tout cela, nous ne concluons pas à une utopie qui promeut la fin des frontières pour une humanité harmonieuse. Nous considérons que le cadre national existe mais qu’il n’est pas de facto, pour la plupart des défis à relever (social, économique, écologique), le cadre le plus efficace ou le premier à prendre en compte. Nous considérons que face aux inégalités croissantes dans le monde, une prise en compte globale des enjeux est non seulement philosophiquement juste, mais également économiquement plus opérante.

Notre pensée n’est pas sans connaître le conflit, les rapports de force, la violence des rapports sociaux, bien au contraire. Il nous semble même que la conflictualité est à remettre au cœur du politique. Définir la conflictualité dans le champ politique, c’est dire qui sont ses adversaires, qui sont ses alliés et comment mener le combat politique.

 

La mondialisation écrase ? Le Politique redresse.

Le processus de mondialisation à l’œuvre se caractérise par deux éléments fondamentaux.

Constatons d’une part qu’il n’avance pas au même rythme selon les champs : quasiment achevé du point de vue de la circulation des biens, des capitaux, des idées ou de l’information, il reste encore interétatique dans le champ politique et embryonnaire au niveau social.

Observons d’autre part qu’il déplace le curseur « dominants/dominés » du champ géographique (le Nord développé exploitant le Sud) au champ social. En effet, dans le cadre d’un enrichissement historique global, des bourgeoisies naissent au Sud et, au sein de chaque territoire, l’écart se creuse entre bourgeoisies et classes populaires dans un phénomène spectaculaire d’accroissement des inégalités.

Ce fut d’ailleurs le même phénomène de creusement brusque et profond des inégalités lors de la mondialisation au 19ème siècle. La réponse apportée par le mouvement socialiste fut alors le renforcement des États-Nations qui ont construit une régulation du travail par les lois sociales et une redistribution des richesses par l’impôt.

Or, pour deux raisons au moins, c’est ce que la gauche ne peut reproduire aujourd’hui.

En premier lieu, la prospérité généralisée du Nord, qui a permis une forme de réduction des inégalités acceptable par les bourgeoisies, a trouvé l’une de ses origines dans le pillage des ressources du Sud et la colonisation. Or la gauche a définitivement rompu avec le colonialisme.

En second lieu, la nature même du processus de la mondialisation a changé. L’étendue absolutiste du capitalisme et son caractère financiarisé ne permettent plus une régulation dans un cadre national et limitent les effets de la redistribution des richesses par l’impôt (délocalisation du capital vers le moins disant fiscal).

Le mouvement socialiste doit donc s’ancrer dans la réalité du monde pour pouvoir le transformer. Autrement dit, il nous faut répondre à la mondialisation économique et financière par une mondialisation politique et sociale. Si la gauche a dressé ce diagnostic depuis fort longtemps, elle s’avère toutefois incapable d’y apporter une stratégie efficiente, du fait des divergences idéologiques en son sein, d’une part, et surtout, de son incapacité à s’affranchir des cadres nationaux dans son rapport aux processus démocratiques et pour la déclinaison concrète de ses orientations d’autre part.

Pour répondre à ce processus de mondialisation et des inégalités qu’il crée, la gauche appelle de ses vœux la mise en place d’un « juste échange ». Or ce dernier est conçu pour s’articuler sur des États-Nations inefficaces face à la rapidité des bouleversements mondiaux et rendus impuissants par la délégation volontaire d’une partie de leurs prérogatives à un ensemble supranational, comme nous l’avons fait en Europe.

Ainsi, l’État-Nation revient au goût du jour, désarmé par ses propres soins, mais nourri des craintes d’un écrasement identitaire par le bulldozer de la mondialisation.

Et si le combat était ailleurs ?

Nous considérerions comme un échec pour la gauche qu’elle persiste à vouloir réarmer l’État-Nation pour contrer la mondialisation. Un échec idéologique, économique et intellectuel.

La mondialisation n’est pas notre adversaire, l’État-Nation n’est pas notre arme.

Notre combat, c’est de réarmer le politique à l’échelle mondiale. Face au paradoxe d’une mondialisation qui inclut en même temps qu’elle exclut, il faut construire une mondialisation politique, sociale et citoyenne. Nous en sommes convaincus parce que la mondialisation ne nous effraie pas dès lors que nous mettons en œuvre les nouveaux outils permettant de faire vivre les rapports de forces pour une meilleure redistribution des richesses.

Il n’existe pas, ou à l’état embryonnaire, de cadres internationaux démocratiques. Beaucoup de nos plus anciens ont pensé que l’ONU pourrait devenir, d’autant plus après la fin de la Guerre Froide, un cadre d’échanges démocratiques, affirmant une justice universelle. Le retour à la politique des « puissances » ces dernières années sonne le glas de cet espoir et pour longtemps encore.

Ceci est d’autant plus vrai eu égard au fonctionnement même de l’ONU, hérité de la fin de la deuxième Guerre mondiale, dans lequel le Conseil de sécurité prime sur l’Assemblée Générale et pose de fortes questions de démocratie interne. Pour au moins un temps encore, la fonction principale de l’ONU restera donc d’accueillir tous les États, quelle que soit la nature de leur régime, dans une perspective de prévention des conflits armés et des catastrophes majeures touchant l’Humanité.

Une tentative de réponse fut apportée par la création des « G » (G6, G7, G8 et maintenant G20), notamment sous l’impulsion de François Mitterrand. Or, cette stratégie s’est bâtie sur une ambiguïté fondamentale, aujourd’hui arbitrée dans le mauvais sens. Doit-il s’agir d’un regroupement des principaux pays démocratiques visant à faire progresser leur vision du monde ou d’un club de pays riches et puissants ? L’élargissement progressif des « G », en particulier à des puissances riches non démocratiques comme la Russie ou la Chine, a tranché le débat. Il s’agit bien aujourd’hui d’un club de « puissants ». Dès lors, quelle est la plus-value politique de ce club par rapport à l’ONU ?

Pour avancer vers une mondialisation politique et sociale, de nombreuses pistes d’action existent. Nous savons, par exemple, que la raison majeure de la paralysie de la mondialisation politique vient de la multiplicité des parties prenantes et du caractère hétérogène de leurs régimes politiques. Pour autant, nous considérons que le retour à la multipolarité est positif, après la politique des blocs et la tentative d’hégémonie occidentale.

La « bataille pour l’organisation de la planète » chère à Michel Rocard doit aujourd’hui passer par la promotion des ensembles régionaux et le dépassement de leur caractère interétatique par la démocratie et le suffrage universel. En ce sens, nous sommes favorables au grand saut fédéral pour l’Union européenne, de même que nous appelons de nos vœux son élargissement à l’espace historique de civilisation que représente le bassin méditerranéen.

En effet, les révolutions arabes n’ont pas seulement ouvert la voie à la démocratisation d’une grande partie du Maghreb. Elles permettent aussi d’imaginer, à terme, un partenariat renouvelé entre les deux rives de la Méditerranée, susceptible de constituer une alliance régionale à la hauteur des enjeux de la mondialisation. Cette alliance pourrait se concrétiser par la mise en œuvre d’un « plan de relance » de la Méditerranée, multipliant les investissements publics dans les énergies renouvelables, valorisant le partage des savoirs et la mutualisation des compétences.

Cette initiative redonnerait une perspective à la construction européenne en formalisant l’alliance des civilisations, en démontrant qu’un développement entre le Nord et le Sud est possible, en considérant nos voisins comme des ressources et non comme des contraintes, en assumant le dépassement des frontières.

Nous ne reviendrons pas ici sur les insuffisances du projet européen qui reste marqué par quatre grandes déformations : une déformation institutionnelle qui met en place des procédures et des mesures peu soucieuses de leur légitimité démocratique ; une déformation identitaire qui provoque l’expression des égoïsmes nationaux ; une déformation idéologique qui voit dans l’Europe un seul marché de libre concurrence ; une déformation stratégique, enfin, qui place ce continent dans une situation de fermeture et de confrontation avec les autres blocs régionaux.

L’identité de l’Union européenne retrouvera de la ferveur lorsque les nécessités d’intégration de nos politiques ne se réduiront pas seulement à l’harmonisation des règles et à l’abolition des différences mais qu’au contraire, elles reconnaîtront ces dernières et viseront à reprendre une véritable marche vers le progrès. La place de l’Europe dans le concert du monde se trouvera confortée lorsque celle-ci assumera d’être une force motrice d’un cosmopolitisme global, qui promeut de nouvelles formes de coopération, notamment avec les pays du Sud.

Poursuivre les processus d’intégration en Europe, contraindre l’Allemagne à la mutualisation de la dette par une nouvelle alliance européenne, rendre équivalents les critères politiques et économiques pour une adhésion à l’Union européenne sont les première pierres à donner au politique afin qu’il prenne sa place dans la mondialisation au lieu de la subir.

Enfin, réintroduire de la démocratie dans l’Union européenne implique d’assumer des clivages politiques entre la gauche et la droite, mais aussi d’en assurer la représentation symbolique. Nous ne pourrons y parvenir qu’en sortant des logiques nationales ou désincarnées pour privilégier la confrontation, à l’échelle de l’Union, de projets politiques alternatifs. À ce titre, la mise en place de listes européennes ou l’élection au suffrage direct de la présidence de la Commission européenne constituent des pistes de réformes sur lesquelles nous souhaitons avancer.

 

« Le protectionnisme, c’est la guerre »

Les populations occidentales craignent la mondialisation pour de bonnes et de mauvaises raisons.

Au titre des mauvaises raisons notons, par exemple, que sous prétexte de contestation du libéralisme, certains n’hésitent pas à contester la mondialisation au motif (jamais exprimé d’ailleurs) que l’Europe (ou plus précisément l’ « Occident ») perdrait son leadership et son système de valeurs.

En revanche, au titre des justes contestations de la mondialisation il y a le fait que des entreprises, poursuivant leur objet spéculatif, abandonnent la production en Europe pour la délocaliser, laissant sur le carreau des millions d’ouvriers. Face à ce constat socialement dramatique, certains à gauche souhaitent réactiver les tentations protectionnistes.

Or, le protectionnisme a économiquement un pied à gauche et politiquement, voire philosophiquement, un pied à droite. A gauche pour l’interventionnisme étatique dont il est le résultat, à droite pour les effets politiques par ricochet sur les pays en développement. En effet, le protectionnisme suggère que l’emploi de l’ouvrier français doit primer sur celui de l’ouvrier chinois, en faisant par là même de millions de travailleurs des boucs émissaires d’un système économique et financier dont ils sont d’abord les victimes. Pour contrer cela, le Parti socialiste devrait se rappeler que la seule conséquence de ce protectionnisme est d’accentuer gravement la prédation entre pays du Sud, déjà à l’épreuve, déjà socialement désastreux. Ce protectionnisme qui dénonce la destruction des emplois, les délocalisations et la mise en cause de l’État providence croit trouver dans des solutions de repli national les conditions de la préservation d’un modèle économique passé.

S’il n’est pas acceptable d’un point de vue moral, le protectionnisme est aussi une réponse erronée d’un point de vue économique. D’abord parce que l’exportation de nos produits est profondément créatrice d’emplois. La mondialisation reste un facteur de croissance. Ensuite, parce que les frontières entre le commerce international et le marché national n’existent plus, y compris dans la fabrication même de nos produits. Nos entreprises fabriquent à partir de matières ou de ressources qui proviennent d’ailleurs. Réguler nos importations n’aboutira donc qu’à pénaliser nos propres exportations. Enfin, parce que les productions nationales ne sont évidemment pas substituables aux importations. Sauf à assumer des régressions économiques et, dans ce cas, une logique de décroissance.

Ce n’est donc pas par une forme de « démondialisation » que nous pourrons répondre au déclin de notre économie, mais plutôt par la mise en place d’un nouveau modèle de développement, producteur d’une croissance juste et durable.

Ce nouveau modèle de développement passera nécessairement par une hausse généralisée des salaires au niveau mondial, en particulier dans les pays pour lesquels le « coût » de la main d’œuvre constitue un avantage concurrentiel fort. Mais il ne pourra pas non plus s’affranchir de la mise en place de normes de qualité environnementale contraignantes et d’un respect partagé de conditions de travail et d’existence décentes.

Si l’on veut remédier à la perte de compétitivité de notre économie, il faut alors en identifier les véritables causes. Sur un marché devenu mondial arrivent une quantité importante de travail et une moindre quantité de capital. Une stratégie conduisant à renouer avec une compétitivité forte ne peut passer par l’abaissement du coût du travail puisque celui-ci ne sera jamais assez faible pour rivaliser en la matière avec les économies émergentes. Il faut, au contraire, promouvoir le type de travail qui, à l’échelle du monde, reste rare et peut donc être cher : le travail suffisamment qualifié pour nourrir l’innovation.

Nous devons donc faire clairement le choix d’une économie des savoirs à forte valeur ajoutée, qui assure une croissance partagée et durable pour tous. Pour retrouver de la compétitivité, il nous faut investir dans la formation, améliorer nos réseaux d’infrastructures et mener des politiques actives de dynamisation et de restructuration industrielle. Il est désormais acquis qu’une ultra-spécialisation des pays est mortifère tant pour la pérennité des économies intérieures que pour l’équilibre des échanges internationaux. Il est donc essentiel de mettre l’innovation au cœur de l’ensemble du champ productif, dans toute sa variété de natures (innovation de produits, innovation de process, innovation sociale, innovation technologique) et de champs d’application (industrie, services, éducation, numérique, agriculture, etc..).

Enfin, l’impératif écologique est une exigence pour répondre aux défis mondiaux. Il constitue aussi un levier pour réorienter nos modes de production et l’organisation de notre économie. La raréfaction des ressources, le renchérissement des énergies traditionnelles et le devoir de préservation de la planète nous obligent à privilégier l’innovation au service de l’environnement, les écotechnologies et à investir massivement dans l’habitat pour lutter contre la précarité énergétique. C’est en s’appuyant sur tous ces champs qu’il nous sera possible d’engager un véritable redressement productif pour notre pays.

La fermeture de nos économies, comme l’exacerbation de la concurrence des marchés, sont donc des solutions illusoires. Il nous faut, au contraire, rechercher la meilleure complémentarité de notre économie avec le reste du monde pour mettre en place une mondialisation économique fondée sur la coopération et non la guerre économique.

 

Construire le commun

Depuis que la gauche est gauche, la question sociale est au cœur de ses priorités.

Le marxisme lui a, à juste titre, apporté de penser la question sociale comme le premier des facteurs d’inégalité, comme le prisme absolu de l’analyse des rapports de domination, comme la structuration majeure du champ social.

Or, dans nos sociétés atomisées, les fragmentations sociales ne répondent plus seulement à des catégories socioprofessionnelles stéréotypées ou à des classes sociales structurées et identifiées. Les frontières entre inclusion et exclusion se sont donc multipliées, complexifiées, amplifiées et doivent donc être réinterrogées par la gauche.

La jeune génération vivra pour la première fois dans l’histoire récente moins bien que les générations précédentes. L’interdépendance des crises économiques, sociales et écologiques successives a durablement fragilisé notre modèle productif, social et redistributif.

Les crises que nous connaissons depuis 2008 accentuent ce phénomène. La situation en Grèce, en Espagne mais aussi la situation de tous les pays de la Méditerranée interroge donc profondément la gauche, ses grilles d’analyse et les leviers dont elle use lorsqu’elle est au pouvoir.

Quelques lois sont toutefois immuables : en temps de crise, ce sont les plus fragiles qui la subissent, le plus vite et le plus durement. Or, la mixité sociale étant très partielle, des territoires entiers connaissent des situations sociales dramatiques. En France et partout dans le monde, nous assistons au même phénomène : les zones les plus urbanisées, les mieux dotées en équipements publics, les mieux desservies par les réseaux de transports sont aussi les zones qui « décrochent » le moins socialement.

Les dernières élections cantonales, présidentielle et législatives ont fortement démontré combien la gauche et plus généralement les partis dits traditionnels sont puissants en zone urbaine et combien l’abstention et le vote en faveur du Front national sont massifs, plus on s’éloigne des cœurs d’agglomération.

Si certains concluent de cette analyse électorale que le PS doit retrouver de nouveaux électorats, nous considérons pour notre part que l’enseignement à tirer est double : d’une part, le PS a vocation à établir un projet de société cohésif mais essentiellement tourné vers les plus fragilisés, ceux qui sont le moins dotés d’outils, et d’autre part la question de l’accès aux biens et aux services doit constituer l’axe majeur de nos politiques publiques.

En effet, la frontière inclus/exclus est d’abord celle qui relève de la distinction entre ceux qui sont dotés des outils nécessaires à leur émancipation propre et ceux qui n’ont pas ces outils, leur émancipation dépendant exclusivement de la puissance publique.

Les dynamiques actuelles de métropolisation ne font qu’illustrer les velléités légitimes des populations à un meilleur accès aux services et aux biens, qu’ils soient publics ou communs. Nous croyons qu’il appartient précisément aux pouvoirs publics, et en premier lieu aux collectivités, d’assurer par le renforcement des services publics un égal accès de tous à des besoins élémentaires.

Pour éviter les exclusions, il nous faut construire un capital collectif accessible à tous. Nous parlons ici des infrastructures de transports, des services publics mais aussi des ressources environnementales ou de l’accès aux nouvelles technologies qui ne sont pas aujourd’hui identiques suivant les territoires. Il appartient à la gauche d’en assurer le meilleur accès dans une logique d’inclusion maximale.

Ce « commun » sera aussi le fruit des logiques de partage, de solidarité et de coopération qui naissent entre les individus eux-mêmes. Popularisé par l’émergence des commons dans le champ de la création numérique, démocratisé tant par l’open source ou le covoiturage que par les réseaux de connaissance ou les class actions, il occupe en effet désormais une place centrale dans les constructions sociales et économiques, comme l’illustrent tant l’attribution du prix Nobel d’économie, en 2009, à Elinor Ostrom pour ses travaux sur les biens communs, que la prise en compte de plus en plus forte par les institutions internationales de la notion de biens publics mondiaux.

Construire le commun, cela signifie donc aussi rendre toute sa place dans le processus de production de valeur et de sens aux individus-acteurs, aux citoyens libres de s’organiser par eux-mêmes dans l’intérêt du plus grand nombre.

C’est à cette seule condition que la démocratie se donnera directement comme objet, qu’elle ne sera plus une frontière de l’égalité, à la manière libérale, ou une frontière de la liberté, à la façon communiste. La démocratie redeviendra alors ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une radicalisation de la liberté et de l’égalité.

 

La démocratie, partout !

De la Syrie à la Hongrie en passant par la Grèce ou les pays arabes, c’est bien la question démocratique qui est en jeu aujourd’hui. La question posée n’est pas tant celle de la justesse du fondement démocratique que celle de la nature, du périmètre et du devenir de la démocratie.

La démocratie ne se décrète pas. Elle est une méthode, un concept mais aussi le réceptacle d’un socle de valeurs. C’est en son nom que la justice voit le jour. La démocratisation en Europe est pour nous un combat puisqu’elle n’est pas aboutie, mais au-delà de l’Europe, la démocratie constitue le cœur de notre engagement militant, partout dans le monde.

La démocratie ne se résume pas à un mécanisme électoral qui s’appuie sur le respect de la règle de la majorité. Elle nécessite, par nature, la protection des droits et des libertés des citoyens, l’accès aux prestations et aux droits sociaux ainsi que la capacité de chacun à prendre une part active à la délibération publique. La démocratie ne peut se limiter à une distribution de droits formels mais doit garantir les conditions nécessaires à leur exercice effectif.

Poser la question de l’impératif démocratique à l’heure de la mondialisation nécessite de clarifier les fonctions mêmes que nous lui attribuons. C’est par la démocratie que nous pouvons animer la participation sociale et politique qui n’est pas réservée aux gouvernants, mais qui doit être ouverte à tous les citoyens. C’est par la démocratie que nous pouvons permettre aux revendications de s’exprimer et d’infléchir les décisions des gouvernements. C’est par la démocratie que nous avons les moyens de construire des sociétés plurielles qui assurent l’inclusion et le lien social et rejettent toutes formes d’exclusion.

Le principe même de démocratie oblige donc à dépasser les frontières du cadre institutionnel et national, pour s’exprimer sur d’autres champs et d’autres territoires.

Nous voulons bien sûr parler de la démocratie sociale qui permet aux individus d’user et de faire progresser leurs droits dans le cadre de leurs activités, de se faire entendre dans les processus de décision et de permettre les compromis entre des intérêts contradictoires. C’est aussi la garantie, au sein des entreprises, d’un meilleur partage de la valeur ajoutée. Elle doit s’étendre à tous les champs d’activités économiques, mais aussi culturels et de savoirs.

Nous voulons aussi parler des processus de décentralisation qui permettent, par le renforcement des collectivités territoriales, de garantir un meilleur usage des droits démocratiques au plus près des citoyens.

Nous comprenons là combien la question démocratique est au cœur d’un projet de société qui pense le monde de manière horizontale et donc la question sociale comme prisme premier.

Les frontières réelles et symboliques sur lesquelles la gauche se concentre ne sont pas celles qui permettent selon nous de penser le monde, la réduction des inégalités et la question démocratique avec justesse.

Les frontières nationales existent, nous ne les ignorons pas. Qu’elles fassent leur œuvre quand elles sont utiles. Mais dépassons-les lorsque la question sociale l’exige. La nation est pour nous un outil, en aucun cas un dessein ou une philosophie.

Quant aux frontières symboliques créées par les politiques quand ils ignorent le sens du politique, nous les rejetons pour ne souhaiter en retenir qu’une : qui combat pour la justice sociale dans la démocratie, qui en sont les adversaires ?

Dans ce cadre, le Parti socialiste peut jouer un rôle majeur.

 

Partie 3 : Construire un parti sans frontières

La période 2006-2012, ouverte par les premières « primaires » de désignation de notre candidat à l’élection présidentielle et qui vient de se clore par un triple succès (primaire, présidentielle, législatives) marque une profonde évolution du rôle et du fonctionnement du Parti socialiste.

Les signes les plus visibles en ont été la fin de la désignation en interne de notre candidat, l’influence capitale dans l’animation du débat public des fondations et des clubs, la professionnalisation du parti dans sa façon de mener campagne, ou bien encore le fait que le Premier secrétaire ne dirige pas la majorité et reste extérieur aux cercles du pouvoir institutionnel.

Par là même, le Parti socialiste s’est engagé dans une voie nouvelle, tenant compte de ses carences intrinsèques et cherchant à répondre aux transformations actuellement à l’œuvre dans nos sociétés.

C’est principalement parce qu’il souffrait d’un manque de légitimité sociale en raison de l’étroitesse de sa base d’adhérents que le Parti socialiste, a sauté le pas d’une désignation de son candidat par la voie d’une primaire, d’abord encadrée, puis largement ouverte aux sympathisants à nos idées. Le pari fut réussi puisque près de 3 millions de nos concitoyens se sont inscrits dans cette démarche.

C’est parce qu’il n’avait plus les moyens ni la prétention de détenir un projet clé en main pour transformer la société que notre parti a accepté et organisé l’influence des clubs et fondations extérieures dans l’élaboration de son projet, supplantant par là même les courants ou les commissions internes.

C’est enfin parce qu’elle avait pris conscience de l’évolution des rapports sociaux, des atouts de la modernité, et de la nouvelle place du Politique, que notre organisation s’est engagée dans un profond mouvement de transformation de ses méthodes de militantisme : systématisation et ciblage du porte-à-porte, organisation de meetings en extérieur, multiplication des formations militantes, prise en compte des réseaux sociaux, etc.

Tous ces bouleversements ne sont pas sans conséquence : voilà pourquoi, nous souhaitons que notre formation s’en saisisse pleinement. Ils illustrent, chacun à leur manière, le fait qu’aucune organisation partisane ne peut aujourd’hui revendiquer une position de surplomb sur le reste de la société. Nous assistons à un changement topographique du parti politique dont l’action est désormais plus horizontale que verticale. Un simple regard sur le reste du monde nous confirme d’ailleurs que ce profond changement n’est pas une spécificité nationale.

Ainsi, les partis politiques traditionnels, dont nos partis « frères », se sont retrouvés disqualifiés lors des révolutions arabes comme dans les mobilisations civiques en Hongrie. Ils n’ont pas été des acteurs déterminants dans les mouvements populaires. Héritières des structures d’inspiration léniniste, disqualifiées par leur positionnement et leur maigre ancrage social, les organisations partisanes progressistes ont été dépassées par des dynamiques citoyennes, fondées sur d’autres logiques de mobilisation et incarnées par d’autres acteurs. Ces incapacités ont des conséquences électorales désastreuses. Dans de nombreux pays, la dynamique engagée par les forces civiques n’a trouvé aucune traduction politique électorale, en raison de l’obsolescence des structures existantes. Il en fut de même avec le mouvement des Indignés et tant d’autres initiatives politiques qui concurrencent les partis dans l’action, mais n’arrivent pas à s’articuler avec ceux qui gardent pour mission de traduire politiquement des aspirations sociales.

Le résultat est connu. Ce sont aujourd’hui les partis fondamentalistes et les conservateurs qui ont été les plus à même de se présenter en ordre de bataille lors des différents scrutins, et d’en ressortir victorieux.

L’évolution subie du Parti socialiste ces cinq dernières années, comme la (dé)structuration actuelle des modalités de l’action politique dans de nombreux pays du monde, touche à un même phénomène. Dans des sociétés traversées par les logiques de réseaux, l’action politique n’a plus de délimitation précise, mais elle irrigue l’ensemble de la vie sociale. Cela oblige les forces progressistes à n’agir que dans une interaction intime avec les autres acteurs économiques, sociaux ou culturels. Comme Toni Negri, nous pensons que la vieille considération classique de la libération et de l’émancipation à travers le parti et l’avant-garde ne vaut plus rien, car il n’y a plus de dehors.

De l’organisation de primaires ouvertes au recours massif aux réseaux sociaux, le Parti socialiste a lui-même cassé les frontières de son périmètre initial pour fondre ce qui était le « dedans » et le « dehors ». Cette ouverture puissante à la société s’est même exprimée symboliquement par l’organisation de nos meetings dans l’espace public plutôt que dans des salles fermées et de facto excluantes. Elle se prolonge aussi dans le processus même de notre Congrès qui permet à des personnalités extérieures à notre organisation de signer nos contributions. Elle s’exprime, enfin, dans le parcours d’engagement des militants socialistes. À la trajectoire traditionnelle du militant gravissant, un à un, les échelons de l’adhésion, de la responsabilité interne puis de l’élection, s’est subsistée une toute autre logique d’implication, fondée sur des intensités d’engagement différenciées suivant les causes, les moments ou les coalitions.

Doit-on regretter ce bouleversement dans la place et le rôle des organisations politiques ? Nous ne le pensons pas. Dans nos rangs, nous avons été trop nombreux à dénoncer les conséquences d’un parti trop rigide et trop fermé sur lui-même, pour ne pas y voir aujourd’hui une forme de dépassement salutaire pour notre organisation. Si, depuis Epinay, le Parti socialiste a longtemps œuvré pour devenir le prolongement politique légitime des aspirations sociales, culturelles et économiques du camp du progrès social, il doit aujourd’hui avoir pour vocation d’en être l’outil de médiation, voire de connexion, et son principal réceptacle démocratique.

Toutefois, il y aurait un caractère assurément mortifère dans ce changement, si celui-ci restait subi, non assumé et non organisé.

La perte du monopole de désignation des candidats par l’organisation des primaires oblige définitivement notre Parti à réinventer sa fonction dans le champ politique. Après avoir déserté son rôle d’éducation populaire, de créateur d’idéologie et de formateur d’intellectuels organiques, notre organisation se retrouve dans l’obligation de repenser son fonctionnement, sa place et sa vocation dans la société.

Cette évolution passera nécessairement par sa capacité à donner une nouvelle légitimité aux militants et aux adhérents, à abandonner le schéma pyramidal de la décision au profit d’une logique de réseaux, à faire vivre la diversité des parcours et des engagements, à animer le chemin des luttes sociales et sociétales.

Nous nous sommes engagés sur ces différentes pistes depuis l’élection de Martine Aubry au Premier secrétariat. Nous devons désormais aller plus loin si nous voulons nous donner de véritables capacités d’action dans les combats qui s’annoncent.

 

Un Parti ouvert sur la société

Aux côtés du gouvernement, avec les élus qui s’emploient chaque jour à protéger nos concitoyens de la crise et à préparer l’avenir de nos territoires, nous croyons qu’un Parti socialiste pleinement rénové constitue un atout majeur pour mettre en œuvre le changement social.

Nous connaissons la tentation récurrente, dans une situation de pouvoir, d’adopter la posture d’un parti godillot soucieux de ne pas gêner l’action gouvernementale. Nous en avons déjà vécu les conséquences. Nous savons aussi ce qu’engendre une organisation partisane animée par les frustrations et les « remords du pouvoir ».

Nous ne voulons ni de l’un ni de l’autre, mais plutôt croire qu’une place toute particulière doit être inventée pour le Parti socialiste dans cette période, elle aussi particulière. Il lui revient donc d’achever son ouverture pour animer la multitude des acteurs qui participent au changement.

En effet, la réussite de notre action au pouvoir ne concerne pas exclusivement nos responsables, pas plus que nos élus. Si, à Athènes, l’action politique était monopolisée par dix tribus, nous savons aujourd’hui que son efficacité ne tient que par sa capacité à mobiliser l’ensemble des rouages de la société. Aucune collectivité ne fonctionne sans s’appuyer sur les réseaux associatifs et citoyens qui garantissent la concrétisation de ses projets. Nulle réforme ne se décrète : elle n’existe et ne s’affirme que par sa capacité à fédérer toutes les énergies autour d’elle.

C’est le sens de la démarche de concertation qu’a engagé, dès les premiers jours, le gouvernement dans la mise en œuvre de son programme. C’est aussi le rôle dans lequel doit se déployer le Parti socialiste dans les mois qui viennent. En décidant d’animer un « réseau du changement » qui assure un dialogue permanent avec les autres acteurs de la société, nous savons que le Parti socialiste jouera pleinement ce rôle de dialogue et mobilisation permanente, de popularisation de nos politiques qui en assureront la légitimité et  donc, la réussite.

Dans le même esprit, nous croyons que le dépassement du Parti socialiste, caractérisé par l’organisation des primaires, doit nous conduire à revoir profondément nos méthodes de fonctionnement dans un esprit de rénovation et d’ouverture.

Cette rénovation ne pourra se concrétiser sans la mise en œuvre immédiate du non-cumul des mandats.

Nous n’accepterons pas que l’histoire se répète. D’abord, tous se prononcent, avec fermeté et conviction, contre le cumul sous les applaudissements des militants. Ensuite, les mêmes se plaisent à en énumérer les contraintes. Un handicap face à la droite, l’absence d’un véritable statut de l’élu, la nécessité pour les parlementaires de conserver un lien avec « le terrain », nombreuses sont les excuses invoquées lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre les promesses de non-cumul. Bref, le mandat unique pour les parlementaires est tout à fait souhaitable, mais toujours considéré inapplicable et, partant, jamais appliqué.

Si nous ne pouvons qu’approuver la nécessité de mettre en place un véritable statut de l’élu, notamment pour les mandats locaux, nous refusons que ce dernier conditionne l’instauration du mandat unique pour des parlementaires dont la situation sociale et financière ne compte pas parmi les plus fragiles.

De même, l’argument du lien avec le terrain nous paraît particulièrement peu pertinent, appliqué à des élus qui déjà, bien souvent, passent davantage de temps dans leurs circonscriptions respectives que sur les bancs de l’Assemblée nationale.

L’argument ayant trait à l’avantage supposé que cela donnerait à nos adversaires cumulards est, selon nous, le plus surprenant. D’abord, il ne tient manifestement pas compte de la réalité constatée, élection après élection, qui semble de plus en plus donner tort aux cumulards. Ensuite, cet argument pourrait parfaitement être inversé si l’on considère que le refus du cumul est aussi, sans aucun doute, un argument électoral parmi d’autres.

Enfin, les adhérents ont tranché ! Dans un moment où se pose la question de la transformation et de l’évolution de notre organisation, un tel reniement de la place et de la voix des adhérents socialistes constituerait une rupture de confiance majeure.

Premier secrétaire, François Hollande n’a cessé d’appeler à l’édification d’un « grand » Parti socialiste. Il l’est aujourd’hui d’un point de vue électoral, assurément. Il doit l’être aussi dans sa capacité à se transformer et à s’ouvrir. Il doit l’être, enfin, dans son comportement. Sur la question du non-cumul, les militants attendent que le Parti socialiste arrive à mettre en conformité ses actes avec ses paroles.

Nous l’avons dit, notre Parti est encore trop à « l’étroit » pour être en capacité d’agir pleinement dans la société. Il est aussi asphyxié par un autre carcan qui l’empêche de se déployer dans le concert de la mondialisation.

 

Un Parti socialiste ouvert sur le monde

De la même façon que nous appelons au dépassement du Parti socialiste dans son organisation nationale, nous revendiquons un dépassement de notre action au-delà des frontières.

Désormais en situation de mobiliser l’ensemble des pouvoirs au sein de notre pays, le Parti socialiste va se retrouver face à une lourde difficulté dans l’exercice de ses responsabilités.

Pour paraphraser Ulrich Beck, la société mondiale reste une société sans État et sans gouvernement mondial qui laisse donc la voie libre à l’expansion anarchique du capitalisme.  Il nous faut nous hisser à la hauteur de nos adversaires en construisant les outils qui permettront d’assurer une régulation globale du capitalisme.

Cette question se pose au niveau institutionnel, bien sûr, avec la nécessité de renforcement des structures de gouvernance mondiale et l’achèvement du projet européen qui doit être prioritaire pour notre formation. Elle se pose aussi au niveau démocratique où nos élus et nos militants se trouvent quotidiennement pris entre la pression des citoyens qui les somment d’intervenir, de réguler et de protéger dans le cadre de la mondialisation, et l’impuissance de leurs moyens qui restent limités au cadre de la nation.

Il est plus que temps que le Parti socialiste inscrive son action politique dans une démarche européenne et mondiale. Pour y arriver, nous proposons que le PS prenne l’initiative d’une réforme d’ampleur de l’Internationale socialiste dans ses objectifs, son organisation comme dans sa composition. Nous ne pouvons plus accepter que le capitalisme soit organisé au niveau de la planète, que les fondamentalismes coopérèrent et se nourrissent aux quatre coins du monde, mais que les forces progressistes – elles – persistent à agir de manière trop isolée.

De fait, les opportunités d’action et de pouvoir qui émergent aujourd’hui se retrouvent confisquées par des acteurs qui n’ont pas de légitimité démocratique.

L’Internationale socialiste pourrait constituer une première pierre de cette « mondialisation de la politique » si, rêvons un peu, elle regroupait des organisations qui porteraient des objectifs et des principes convergents. Dans ce domaine, le travail ne manque pas. Nous ne pouvions qu’être habités par la honte, lors des révolutions arabes, de constater que nombre de dictateurs revendiquaient leur statut de partis « frères » avec notre propre organisation. Quant à l’attachement d’un certain nombre de socialistes au modèle vénézuélien d’Hugo Chavez, il ne nous fait plus sourire…

Les nécessités du monde exigent pour le PS de trouver des partenaires pour former une coalition internationale des forces progressistes. Mais nos partenaires de demain, ne peuvent être nos alliés historiques. Il nous faut assumer une refondation de l’Internationale des forces progressistes. Voilà un grand chantier pour les années qui viennent !

Au-delà de ces nouveaux partenariats avec les forces partisanes organisées dans les différentes parties du monde, notre formation doit retrouver sa culture de soutien aux mouvements démocratiques émergents. La plupart des récentes mobilisations démocratiques, dans le Maghreb comme dernièrement au Sénégal, ont été initiées par des réseaux civiques regroupant des mouvements de jeunesse, des intellectuels et des corps intermédiaires. Ces mouvements n’ont pas bénéficié d’un réel soutien public, ni d’ingénierie démocratique de la part des structures partisanes des autres pays et, en premier lieu, du nôtre. L’explication avancée est souvent la même : le PS n’a pas à travailler avec des structures non partisanes et doit privilégier exclusivement des partenariats avec ces fameux partis « frères ». Agir de la sorte, c’est s’assurer de vivre ces événements comme de simples observateurs alors même que notre implication est attendue à chaque mouvement de libération et de mobilisation sociale.

La constitution d’une force politique mondiale progressiste capable de répondre aux méfaits du capitalisme, d’assurer une régulation des risques et d’étendre l’idéal démocratique, doit donc être une priorité politique pour le Parti socialiste. Et pour y arriver, nous devons commencer d’abord par l’Europe.

 

Un Parti socialiste ouvert sur l’Europe

Aucune de ces batailles ne pourra être victorieuse, si nous ne sommes pas nous mêmes en situation de politiser l’Europe et d’européaniser notre Parti. En ce sens, le rôle du Parti Socialiste Européen doit être profondément accru. Il lui appartient de devenir une organisation régionale respectée par les partis qui en sont membres. Pour y arriver, nous exigeons que le programme commun des socialistes pour les prochaines échéances électorales fasse l’objet d’une consultation militante à l’échelle européenne, afin de déterminer une orientation commune.

Pour ce qui concerne notre propre Parti, nous pensons que nous devons aller plus loin dans l’intégration de l’espace européen dans nos instances dirigeantes, dans nos fédérations comme dans nos propres sections. A cet effet, il convient de travailler à des mobilisations, d’ampleur européenne, qui associent l’ensemble des militants socialistes.

Comment reprocher à nos concitoyens de ne pas croire en l’Europe quand les acteurs politiques eux-mêmes ne s’y impliquent pas puissamment ? Un risque se dessine, celui de voir la construction économique européenne avancer de plusieurs pas en raison de la crise alors même que les acteurs du jeu politique restent, eux, dramatiquement en retard. La perspective d’avancées importantes vers un fédéralisme européen nous enchante. Mais nous souhaitons que le Parti socialiste devance d’un point de vue politique ce qui se dessine d’un point de vue institutionnel. Avant d’exiger que les dirigeants des pays européens arrivent à se mettre d’accord, commençons par mettre d’accord les socialistes !

L’action politique est le moteur de l’action européenne.

Elle ne peut être à la remorque des institutions.

 

CONCLUSION

Notre démarche politique vise à construire un cadre idéologique global qui nous permette de lutter contre la « société de la rente »  – qui fige les individus dans leur situation sociale et handicape leur émancipation – et de combattre le capitalisme financier mondialisé, qui creuse les inégalités sociales dans chacun de nos États en jouant sur les contradictions interétatiques et les « sauve-qui-peut » nationaux.

Militants d’une force électorale majoritaire, nous soutenons la nouvelle expérience de la gauche au pouvoir. Nous pensons que notre rôle est aussi de préparer les combats à plus long terme et de faire vivre la respiration du débat politique en notre sein, seule garantie contre l’essoufflement des gouvernants.

Militants de gauche, nous sommes convaincus que la question sociale doit toujours primer sur la question nationale, que la réduction des inégalités doit être notre priorité absolue et que celle-ci ne saurait se faire dans un cadre d’exclusion de « l’autre », quel que soit cet « autre ».

Militants socialistes, nous refusons de nous subordonner à l’offensive culturelle de la nouvelle droite européenne et des fondamentalistes religieux. En agitant, chacun à leur manière, les thématiques de l’Identité, de l’Insécurité et de l’Immigration, nos adversaires veulent  imposer des frontières pour mieux exclure, diviser et opposer.

Militants profondément réformistes, nous voulons nous ancrer dans la réalité du monde pour pouvoir le transformer le plus efficacement possible. Nous voulons adapter les outils politiques (partis et institutions) à ses nouveaux combats.

C’est le sens de cette contribution, c’est le sens de la politique tel que nous l’entendons. Parce que demain n’est pas simplement un autre jour.

C’est notre avenir commun. Pour que vivent le socialisme et l’internationalisme.

 

Vous pouvez signer la contribution sur le site : http://depassernosfrontieres.eu ou par mail à l’adresse contact@depassernosfrontieres.eu