Interdire les smartphones à l’école ne suffit pas, apprenons aussi aux enfants à s’en servir raisonnablement

Tribune publiée dans le Huffington Post, le 6 juin 2018.

 

Interdire les smartphones à l’école ne suffit pas, apprenons aussi aux enfants à s’en servir raisonnablement

Cette interdiction doit être complétée par l’éducation à la maîtrise des outils numériques dans les établissements scolaires.

« L interdiction de l’usage du téléphone portable dans les écoles et les collèges ». Claquant comme un slogan, cette version initiale de l’article unique de la proposition de loi débattue le 7 juin prochain à l’Assemblée nationale se devait de donner une réalité législative à l’engagement de campagne d’Emmanuel Macron. Un article, modifiant le code de l’éducation, suffisait donc à cette ambition.

Qu’importe que cette interdiction soit déjà la règle dans de nombreux établissements dans les salles de cours, cela prouve le consensus d’une telle mesure qui s’apparente pour chacun à du bon sens. L’incapacité des élèves à se détacher quelques heures de leur téléphone portable constitue un frein évident au suivi des activités scolaires. Il fallait donc interdire son usage.

Pour cette proposition de loi, si les oppositions seront rares, les regrets eux seront lourds. Une loi, pourquoi pas? Mais le problème est plus grand.

Une interdiction, aussi légitime soit-elle, ne peut suffire à combattre une addiction.

Et comment ne pas voir une forme de maladie dans cette dépendance au smartphone qui nous incite à consulter nos appareils des centaines de fois par jour, et que cela soit devenu un automatisme pour une majorité d’entre nous dès l’heure qui suit le réveil? Cette addiction touche aussi les jeunes générations qui sont, pour les 12-14 ans, plus de 2/3 à préférer être privés de sortie que de leur mobile selon l’Observatoire des pratiques numériques des Français.

Ces derniers mois, les études se sont multipliées pour évaluer les conséquences d’un usage immodéré des téléphones portables. Perte de faculté de concentration, troubles psycho-sociaux, fragilités dépressives… Le tableau des effets de l’hyper-connexion est particulièrement sombre.

Et si l’interdiction temporaire de l’usage des smartphones peut s’avérer utile dans certains lieux ou activités, elle ne permet ni de raisonner les coupables, ni d’émanciper les victimes.

Car il y a d’abord des coupables. La façon dont le smartphone est devenu un véritable « doudou » technologique ne constitue pas un impensé des acteurs du marché des NTIC mais bien le moteur de leur croissance. La surabondance d’informations permise par le progrès a fait de notre capacité à être interpellés le principal enjeu économique du marché du numérique. Les GAFAM ont lancé une chasse à l’attention de leurs usagers en multipliant les sollicitations permanentes par des systèmes de notifications et en favorisant la course aux clics.

Il s’agit d’interpeller l’usager en provoquant une pollution mentale poussant aux comportements addictifs et compulsifs. Au point d’affaiblir inéluctablement notre capacité de concentration. Ainsi, notre durée d’attention moyenne aurait déjà baissé de plus d’un tiers en l’espace d’une quinzaine d’années… Il s’agit d’un problème de santé publique qui devrait amener une réponse puissante de la part de l’État. Mais en l’espèce, les pressions se font bien rares pour obliger les acteurs du numérique à encadrer leurs pratiques.

Et il y a aussi des victimes. Tous ces utilisateurs qui ont embrassé les bénéfices évidents de l’usage des nouvelles technologies sans pouvoir en domestiquer les effets. Dans notre société contemporaine, la maîtrise de son attention est une condition de l’émancipation. Elle doit donc être prise en charge par l’école car son apprentissage doit être accessible dès le plus jeune âge. Dans le corps enseignant, des initiatives – comme le projet ATOLE initié par le neuroscientifique Jean-Philippe Lachaux – ont été lancées pour apprendre à nos enfants à se concentrer.

Plus largement, l’éducation à la maîtrise des outils numériques mérite de devenir un enseignement généralisé par les établissements scolaires.

Les jeunes doivent être en capacité d’utiliser les nouvelles technologies, mais ils doivent aussi apprendre à le faire avec discernement.

Or, interdire le portable ne suffit pas à éduquer les jeunes à son usage. Durant les travaux en commission, quelques amendements sont venus timidement corriger une proposition de loi qui n’abordait pas ces enjeux d’émancipation, de libre arbitre et de citoyenneté numérique. Mais, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour que l’État tordre le bras des acteurs du numérique pour les mettre face à leurs responsabilités.

Car l’usage abusif des smartphones comme la prolifération de fausses nouvelles ne constituent pas les aléas inévitables de toute révolution technologique. Ils sont l’expression des mécaniques qui structurent aujourd’hui l’économie du web et qui ne pourront être combattues par de simples pétitions de principe. Capter l’attention, repétrir le cerveau, provoquer de la dépendance : tels sont les procédés qui visent à déposséder les individus de leur souveraineté.

A l’heure de la révolution numérique, c’est donc une bataille éthique qu’il nous faut désormais engager. En ne posant pas seulement des interdictions mais en garantissant à chacun la maîtrise de ses usages.