La réforme de la Ligue des champions va tuer la classe moyenne du foot

Tribune publiée sur le site des Echos, le vendredi 12 février 2020

En assurant aux plus gros clubs européens une place dans sa compétition reine, l’UEFA risque de faire disparaître les clubs de football aux revenus moyens, assure Maxime des Gayets, engagé au Parti socialiste.

C’est une réforme qui fait du bruit dans le monde du football.  Pour répondre à la menace d’une « superligue » ne regroupant que le gotha des clubs européens, l’UEFA a récemment annoncé la transformation de sa compétition phare qui comptera désormais 36 clubs et un nombre élevé – et donc rémunérateur – de matchs.

Les objectifs sont clairs : il s’agit de s’assurer de la présence récurrente des plus grands clubs européens, de multiplier les confrontations pour assurer de plus grandes rentrées financières. L’élite européenne construit ainsi les conditions de sa rente. Et ce sont les compétitions nationales qui vont en faire les frais. Celles-ci vont être plus encore concurrencées par les dates supplémentaires qu’imposent cette nouvelle compétition, et reléguée en termes d’enjeux par la mécanique mise en place.

D’ailleurs, déjà, certaines voix poussent pour une réduction de 20 à 18 clubs dans les championnats nationaux. Comme le reste de l’économie, le football fait aussi la peau aux classes moyennes.

Disparition des classes moyennes

Plus que des riches, et de l’autre côté plus que des pauvres. Comme le rappelait l’OCDE dans son rapport « Under Pressure: The Squeezed Middle Class », les classes moyennes se retrouvent écrasées par les nouvelles dynamiques de l’économie contemporaine. L’organisation même du travail et la répartition des profits, poussent à l’affirmation d’une élite qui s’accapare les richesses et de travailleurs englués dans la précarité. Au milieu, ce qui constituait le pilier des sociétés du 20ème siècle, se retrouve mis à mal sous les coups de l’hyperspécialisation, de la concentration des revenus, de la panne de l’ascenseur social et de la dé-classification. Résultat ? « Chaque décennie, 1% de la population cesse d’appartenir aux classes moyennes » à rebours de ce qui constituait la promesse des 30 Glorieuses. Et c’est au football européen aujourd’hui d’accentuer cette extinction des classes moyennes en accélérant la disparition des clubs à revenus intermédiaires. Entre le PSG et les petits clubs formateurs, il y a déjà peu d’espace, ni de place.

D’une certaine manière, cette réforme de l’UEFA prolonge la dynamique dénoncée, par l’intellectuel américain Daniel Markovits, dans son ouvrage « Le piège de la méritocratie ». Il y décrypte la façon dont s’est constituée une élite de travailleurs, captant l’essentiel des richesses.

Le nouveau capitalisme s’exprime ainsi : Par l’utilisation des révolutions technologiques, par les transformations de l’organisation du travail, il a substitué un modèle fondé sur un grand nombre de travailleurs de la classe moyenne par un modèle s’appuyant sur un petit groupe de travailleurs super qualifiés et une rampe de travailleurs non qualifiés. Et comme le démontre le professeur de Yale, c’est cette concentration de compétences sur un faible nombre d’acteurs, cette élite, qui créé la demande et leur permet d’être très bien rémunérés. Comment ne pas voir dans la captation par quelques écuries des principaux talents du ballon rond, la même histoire ? Ne reste, à l’opposé de la chaîne, que la « rampe de travailleurs non qualifiés », ces petits clubs, mal financés et dépouillés de leurs talents.

Redistribution des revenus

Si un parallèle peut être dessiné entre les intentions de l’UEFA et les mécaniques internes au capitalisme contemporain, alors des solutions similaires peuvent être déployées pour les enrayer. Pour l’OCDE, il s’agit de mieux répartir les richesses en taxant plus fortement les plus riches (Par l’ISF par exemple) et en redistribuant aux classes moyennes et aux plus pauvres. En football, cela s’appelle une nouvelle répartition des moyens financiers entre les clubs.

Pour Daniel Markovits, cela passe aussi par des mesures liées au marché du travail et à la fiscalité, visant à privilégier les classes moyennes au travail d’élite. Soit l’exact opposé de ce qui est proposé par la réforme de la Ligue des Champions qui préfère l’élite à sa classe moyenne. Au risque de lui dire, adieu.