Le macronisme à la recherche de son supplément d’âme

Le macronisme à la recherche de son supplément d’âme

Tribune publiée dans le Huffington Post, le 3 mai 2018.

 

 

Le macronisme à la recherche de son supplément d’âme

 

 

Un an après son élection, l’histoire retiendra que c’est dans l’enceinte du Collège des Bernardins, une communauté fondée sur le renoncement au monde, que le Président de la République a proclamé le renoncement du politique. Pour un homme qui se plaît à convoquer les symboles, celui-ci est piquant.

L’adresse à la Conférence des Évêques de France a suscité de nombreuses controverses. Certains y ont vu une entreprise de séduction électorale à l’égard des catholiques. D’autres une conversion au principe très anglo-saxon des communautés. Peut-être. Mais l’enjeu est ailleurs. Ce que cherchait ce jour-là le macronisme, c’était son âme.

Comment ne pas rejoindre Emmanuel Macron lorsqu’il avance que »nos contemporains ont besoin, qu’ils croient ou ne croient pas, d’entendre parler d’une autre perspective sur l’homme que la perspective matérielle, (…) qu’ils ont besoin d’étancher une autre soif, qui est une soif d’absolu »? L’humanité, et c’est heureux, ne se réduit pas aux conditions matérielles d’existence, même si celles-ci en déterminent partiellement le cours.

Dès qu’il s’agit de donner un sens aux bouleversements à l’œuvre dans le monde, les forces du marché sont impuissantes. Elles n’orientent rien, elles n’interprètent rien, elles ne rassemblent en rien. Au mieux, elles laissent faire. Au pire, elles épuisent. Margaret Thatcher, qui s’y connaissait en force et en marché, disait que l’objectif était de changer les esprits et les cœurs. Et que l’économie était la méthode. Seulement la méthode.

C’est la tâche historique du politique de donner un sens, de dire les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles pourraient et devraient être. Ce qu’on appelait jadis idéologie – ce qu’on appelle aujourd’hui plus volontiers « grand récit » en reprenant les mots de Jean-François Lyotard – donne le tempo, rattache les réformes engagées à la fois au passé et à l’avenir, et trace un chemin collectif. Notre République a en charge la responsabilité de son devenir depuis qu’elle s’est émancipée de l’ordre religieux. Elle a donc la responsabilité de ses mots.

Le discours des Bernardins signifierait-il un retour vers le théologico-politique? Une subordination nouvelle du politique au religieux? Certains le proclament. Erreur d’interprétation, là encore. Emmanuel Macron ne (se) subordonne pas, il sous-traite.

Il sous-traite la production de sens au religieux. Non pas seulement à l’Eglise, mais aux Églises. Aux confessions, il demande de prendre en charge ce qu’il ne veut – ou ne peut – pas faire. Le Président a construit son chemin autour du pragmatisme. Le mètre étalon de ses gestes et de ses décisions, ce qui décide de la valeur des choses, c’est l’efficacité. A ceux qui souhaitaient faire partie du mouvement, on demandait d’abord de se départir. Il fallait renoncer à ses appartenances politiques. En ceux qui rejoignaient son gouvernement, on saluait d’abord les experts. Aujourd’hui, on se plaint de leur manque de souffle. Comment pouvait-il en être autrement? L’histoire du passage de l’ancien au nouveau monde est celle du passage de l’idéologie à la technocratie. Depuis un an, on voit la mécanique. Mais on ne sait pas (dans) quel sens elle a (ou va). Car le macronisme a peut-être des solutions. Mais il n’a pas d’idées.