Le piège du front européen

En résumant, lors de son intervention au Congrès, le débat européen entre « pro » et « anti », Emmanuel Macron pousse une stratégie électorale qui pourrait être mortifère pour le projet européen.

La situation d’une Europe traversée par les crises et mise à mal par les réflexes nationalistes ne pouvait être absente de l’intervention du Président de la République devant le Congrès, le lundi 9 juillet.

Dans le prolongement de ces dernières interventions, Emmanuel Macron s’est ainsi appuyé sur la montée des forces populistes dans de nombreux pays et sur l’instabilité gouvernementale dans tant d’autres, pour caractériser le paysage politique du continent et en fixer les enjeux. Pour lui,  » la frontière véritable qui traverse l’Europe est celle aujourd’hui qui sépare les progressistes des nationalistes » et ce combat entre deux blocs devrait être le coeur des élections européennes qui se dérouleront dans moins d’un an.

Il est évidemment difficile de contester les dynamiques électorales qui pèsent aujourd’hui sur les débats européens. Dans tous les pays, les mouvements nationalistes sont en position de force et pourraient effectivement porter un coup fatal à l’idée même de la construction européenne.

Mais si résumer les prochaines élections européennes à la seule alternative entre un front européen ou le chaos constitue un ressort électoral évident pour le parti du Président, elle représente à terme un piège mortifère pour l’Europe.

Ce dont nos concitoyens ont besoin aujourd’hui, ce n’est pas tant de décider s’ils sont pour ou contre l’Union européenne en soi, mais bien plutôt de savoir de quelle Europe ils veulent.

D’ailleurs, l’enquête annuelle sur les  » Fractures françaises » réalisée par Ipsos Sopra-Steria démontre que le rapport qu’entretiennent les Français à l’Union européenne ne peut se résumer à une logique de rejet ou d’adhésion. Ces deux items regroupent moins de 10 % des personnes interrogées chacun lorsque ce sont les sentiments de déception, d’attente ou d’espérance qui prévalent.

Contradictoire avec les attentes de l’opinion, cette dépolitisation provoquée par un clivage réducteur entre « pro » et « anti » masquerait aussi les débats et les oppositions qui animent pourtant les questions européennes.

Ce sont, par exemple, deux visions européennes différentes – mais légitimes – qui ont vu s’opposer le gouvernement français et le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez dans la gestion du navire Aquarius et de ses réfugiés. L’un a retenu une approche sécuritaire quand l’autre a assumé un geste humanitaire. Ce sont aussi des positions contradictoires qui se sont exprimées au sujet de la directive européenne « vie privée – vie professionnelle » avec l’instauration d’une meilleure indemnisation du congé parental. Les socialistes européens soutenant cette avancée au nom du progrès social, le gouvernement français s’y opposant pour des motifs budgétaires. C’est autour de la confrontation de ces visions, mais aussi des positions de chacun sur les politiques d’éducation, d’environnement, de régulation économique ou de protection sociale que doit être structuré le débat public des prochaines élections européennes.

Mais nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que cette tentative d’effacement de « l’Europe des différents possibles » participe à une prise en otage du débat public qui étoufferait les offres alternatives que portent les forces de gauche, au premier rang desquels les socialistes.

Lors de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron avait déjà substitué le clivage entre conservateurs et progressistes à celui traditionnel entre la gauche et la droite. Si ce jeu fut gagnant, il est profondément dangereux. Car il précipite les électeurs dans la désillusion du  » There Is No alternative » et ne leur laisse que le choix du chaos pour exprimer des mécontentements pourtant contradictoires.

Durant de son allocution devant le Congrès, le Chef de l’État a eu raison d’indiquer que les prochaines élections européennes appartiennent à ces scrutins qui sont aussi des tournants. Gageons que ce sera celui d’une politisation sincère des débats qui garantisse à l’Union européenne une légitimité démocratique et donc un avenir. Et non celui d’un tournant technocratique, dénué d’alternative, de débats et d’idées. Qui la plongerait alors inexorablement dans la crise.

Maxime des Gayets

Conseiller régional d’Ile-de-France, Président de la Commission des Finances