les risques de la société de marché

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Toucher du doigt l’absurde. Ce fut le premier sentiment qui nous vint à l’esprit quand nous avons découvert les propos du directeur de l’ARS de la région Grand Est, début avril, quand notre pays affrontait une crise logistique sans précédent pour faire face à la pandémie de la COVID.

Ce haut-fonctionnaire s’exprima, à ce moment-là précisément, pour annoncer le maintien des objectifs de suppression des lits et de réduction des coûts prévu par le comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers (Copermo).

Voilà que la logique de rationalisation appliquée aux soins affirmait, par la voix de l’administration, sa pleine puissance et son autonomie. Insensible à un contexte qui marquait pourtant sa faillite. Rationaliser devrait être une promesse de raisonnement. Elle n’est bien souvent qu’appel au rationnement.

Devant la contestation des élus locaux et de l’opinion publique, le directeur de l’ARS Grand Est fut débarqué. Et les suppressions de lit annoncées ont été suspendues.

Mais nous aurions tort de ne voir dans cet épisode qu’une péripétie irréfléchie de notre temps. Elle est, au contraire, une expression parfaite de notre époque et de la place que nous avons laissé aux valeurs du marché au détriment des autres.

Dans son ouvrage « Ce que l’argent ne saurait acheter », Michael Sandel nous explique qu’une « société de marché est un mode de vie tel que les valeurs marchandes s’insinuent dans le moindre aspect des affaires humaines. C’est un lieu où les relations sociales sont réaménagées à l’image du marché ». C’est en somme, un fait social total pour reprendre les mots de Marcel Mauss, qui porte son cortège de valeurs, articulées autour de principes de l’économisme, de marchandise, de quantité et de monétarisation.

Sommes-nous aujourd’hui entrés dans cette société de marché ? Dans un monde où la logique et les réflexes marchands s’imposeraient partout et pour tous ?

Aujourd’hui, pour 50 euros, vous avez la possibilité de louer un ami pour vous accompagner au cinéma. Il vous faudra environ le double pour louer une personne en situation de handicap afin de l’utiliser comme coupe-file pour entrer dans le parc Disney World en Floride.

Avec le marché du CO2, nous avons ouvert la possibilité d’acheter ou de vendre des droits à polluer. L’argent est utilisé comme une incitation à apprendre à lire dans certaines écoles américaines. Et une belle somme vous permet aujourd’hui de pouvoir vous acheter une citoyenneté, et pourquoi pas aussi un enfant. Voire une élection.

L’extension du domaine du marché, est une réalité dans nos vies. Presque tout s’achète ou se vend au nom de la neutralité revendiquée des mécanismes utilisés. Et ce système a montré son efficacité par rapport aux autres. Il fut et est encore un outil du développement collectif, par la croissance, de l’enrichissement individuel par la consommation.

Par les satisfactions qu’il apporte, le marché n’a pas seulement gagné du terrain comme outil, il se serait aussi imposé comme idéologie. En cherchant de nouveaux relais de croissance, l’économie de marché s’est ainsi appropriée des dimensions de nos vies qui étaient jusqu’à présent étrangères à toute rationalité monétaire. Ce faisant, il aurait effacé les principes éthiques en place pour les remplacer par les siens. La marchandisation de l’éducation, du corps ou encore des données, constitue un processus de transformation sociale qui aboutit à rendre marchande une relation qui ne l’était pas auparavant.

C’est en cela que Sandel, parmi d’autres intellectuels américains, nous alerte en nous rappelant que la valeur même des choses est affectée par la façon dont on les obtient. Et qu’en ce sens, la société de marché peut corrompre la valeur d’un bien. Comme elle peut aussi corrompre la nature des relations sociales d’une communauté.

L’extension du domaine du marché s’est faite sans débat suffisant, sur la valeur que nous accordions aux choses, aux services, aux biens communs. La mise en coupe budgétaire du service public hospitalier, n’en est qu’une illustration récente.

C’est peut-être ici précisément, que nous pouvons identifier le glissement entre une économie et une société de marché.

Et ce glissement mérite d’être débattu à gauche. Il nous oblige à nous interroger sur les limites que nous pourrions poser au marché, en offrant un regard nouveau sur la façon d’aborder les grands enjeux écologiques, sociaux et économiques contemporains. A définir ce qui n’est pas achetable ou qui ne devrait pas pouvoir s’acheter.

Il incite, de fait aussi, à réfléchir aux autres valeurs, non marchandes, qui doivent être promues dans nos sociétés. A ce que devrait être pris en compte pour mieux arbitrer nos choix collectifs, à ce qui pourrait nourrir l’ambition personnelle d’une vie « bonne » au-delà de la maximalisation de son intérêt.

Il oblige enfin à questionner notre responsabilité dans la consécration actuelle de l’«homo oeconomicus », cet homme dont l’intégrité même, se retrouve de plus en plus enfermée par sa condition de consommateur ou de produit. Un enfermement de nos vies privées et professionnelles, dans une seule dimension : Celle du marché.

Prendre le temps de réfléchir. C’est l’objet de ce grand débat qui nous amènera à nous confronter à la réalité, réelle ou fantasmée, de cette société de marché, et peut être aussi à évoquer des raisons et des moyens d’en sortir.

Nous pourrons nous appuyer sur l’éclairage de Gwenaëlle Gault, directrice générale de l’Obsoco. Elle viendra nous faire partager son analyse des mutations de la consommation, et pourra évoquer les tendances comme les contradictions des consommateurs dans leur rapport au marché et aux biens, tels que mis en lumière par les travaux qu’elle a mené au sein de l’Observatoire des perspectives utopiques.

Un regard certainement différent, mais complémentaire, pourra nous être  apportépar l’économiste et députée européenne Aurore Lallucq. Nous l’interrogerons plus précisément sur sa perception de la marchandisation du monde mais aussi de la remise en jeu de la société de marché par de nouveaux discours dénonçant l’économisme.

Une des convictions exprimées, pourrait être l’idée que c’est le renoncement des politiques en général, et de la gauche en particulier, à mener la bataille des valeurs qui explique – en partie – la généralisation des mécanismes du marché (la loi de l’offre et la demande dans une vision court-termiste) à toutes les sphères de la société. Ces mécanismes à la dynamique autonome, car perçus comme neutres, auraient été un refuge devant l’effacement des convictions éthiques. Dès lors, pourquoi et comment civiliser à nouveau nos sociétés ? Nous interrogerons plus particulièrement sur ce point l’essayiste David Djaiz.

Affirmer que nous sommes dans une société de marché, c’est mettre en lumière que le citoyen n’est devenu qu’un consommateur. Un homo oeconomicus dont Raphael Glucksmann a pointé les dérives dans son ouvrage « les enfants du vide » et sur lequel nous lui demanderons de revenir quelques instants, avant de nous évoquer des pistes permettant de réduire l’influence dans nos vies de la main du marché.

Poser la question de la société de marché, c’est se confronter à un enjeu éthique visant à distinguer les valeurs marchandes, des valeurs non marchandes. C’est toucher à une dimension culturelle et sociale, en éclairant ce qui relève du citoyen et du consommateur. C’est s’inscrire dans une réflexion politique, en s’interrogeant sur l’organisation même de la société.

C’est donc une question essentielle pour notre camp. Que ce premier débat permette de la défricher.