Parti socialiste : Pourquoi la refondation sera longue mais nécessaire

Parti socialiste : Pourquoi la refondation sera longue mais nécessaire

Inside view of the French Socialist Party rue de Solferino headquarters in Paris, France, September 20, 2017. REUTERS/Charles Platiau

Qu’il est difficile d’être socialiste. Six mois après une séquence électorale – et humaine – catastrophique, notre Parti se remet lentement en mouvement pour préparer son prochain congrès.

Perçu comme la formation politique la plus impopulaire, marginalisé dans le débat public, secoué par les départs tactiques, le Parti socialiste peine à attirer les regards comme l’espoir. Et ce n’est plus désormais que dans l’action persistante de ses élus locaux et dans la loyauté salutaire de ses militants qu’il arrive à trouver le peu de souffle nécessaire pour se rappeler au souvenir des Français.

Nul n’oublie que le Parti socialiste s’est déjà retrouvé ainsi défait et à terre. En 1993, en 2005 ou en 2007, les mots ont été durs à l’endroit de ce « cadavre à la renverse » dont les divisions, les errements ou les désillusions du pouvoir laissaient entendre que ces jours étaient comptés. Nous avons toujours fait face et su nous relever plus rapidement que certains ne le spéculaient.

Mais dans ce qui est encore ce début de siècle, le mal semble bien plus profond pour garantir un rebond. Car le Parti socialiste n’a pas tant trahi ou déçu qu’il ne s’est retrouvé fatigué, éreinté, épuisé à la fin d’un quinquennat déroutant et pénible.

La singularité des défaites de 2017 tient précisément à la conjonction inédite d’un épuisement humain, organisationnel et idéologique que les socialistes n’avait jamais connu jusque là.

 

 

Le triple épuisement

Epuisement humain tout d’abord, et en premier lieu pour une génération de dirigeants qui ont bégayé leurs convictions deux décennies après leurs plus belles années. De 1997 à 2017, le casting était finalement bien proche pour peu qu’on l’élargisse aux effectifs des cabinets ministériels. 20 ans après. Mais si sous la plume d’Alexandre Dumas, les héros revenaient de leur retraite, chacun ayant une bonne raison pour cela, ceux de Solférino n’ont jamais eu à quitter leur place. Et reconnaissons qu’à travers le vote d’Emmanuel Macron, nos concitoyens ont souhaité sanctionner durement un personnel politique dont ils ne percevaient plus leur raison d’être si ce n’est celle d’exercer les responsabilités.

Epuisement organisationnel, ensuite. La montée en professionnalisation de la politique, les exigences de représentativité, l’émergence des nouvelles potentialités du numérique comme des outils participatifs ont bousculé une structure partisane héritée du Congrès d’Epinay. Mais au-delà, nous savons aussi que depuis dix ans le Parti n’a cessé de se délester de ses fonctions premières sans en tirer des conséquences fondamentales : externalisation de la production intellectuelle par des équipes autonomes de candidats ou des « think tank », externalisation aussi de la désignation des candidats par un processus de primaires, externalisation de plus de la formation confiée aux sensibilités et aux écuries, externalisation enfin de la régulation des débats internes par l’utilisation des réseaux sociaux ou des chaines d’information en continu… Parce qu’elles ont été subies plutôt que réfléchies, ces évolutions ont miné la légitimité d’un parti qui n’a pu alors contenir les mouvements d’indiscipline et de déloyauté qui ont miné le quinquennat comme la campagne.

Epuisement idéologique, enfin. Il ne s’agit pas tant ici de souligner l’abandon de valeurs qui a conduit, sous prétexte – déjà – d’efficacité, à ouvrir l’idée de la déchéance de nationalité par François Hollande. Mais de constater que c’est bien l’ensemble de la social-démocratie mondiale qui est crise quelque soit la qualité de l’exercice de ses responsabilités. Face aux transformations du monde, les réponses portées par les partis socialistes sont devenues inadaptées ne permettant ni de réduire la défiance démocratique, ni de prendre la mesure des nouvelles précarités. Le compromis social-démocrate s’est épuisé face à la nouvelle donne de la mondialisation et à l’affirmation de l’individualisation. Pour que le socialisme reste une idée neuve, il doit pouvoir s’affuter en se confrontant aux nouveaux désordre et non se cramponner aux souvenirs d’une société passée. Perçues en retard ou en avance sur l’état du monde, les propositions que nous avons portées lors des dernières élections n’ont pu s’inscrire dans une théorie sociale contemporaine. Il nous faut donc nous réinventer.

 

 

Pour un congrès d’affirmation

 

Face à une telle conjonction de crise, le Parti socialiste a-t-il encore un avenir ? Nous en restons profondément convaincus.

En premier lieu, parce que le fantasme d’un remplacement d’une social-démocratie défaillante par une nouvelle offre politique incarnée par le mouvement « La République en Marche » n’a pas survécu aux premiers mois du quinquennat d’Emmanuel Macron. Par son rapport autoritaire au pouvoir, ses choix de fragmentation sociale comme par son assise politique, le Chef de l’Etat a rapidement démontré qu’il ne pallierait pas l’absence d’une grande force progressiste, sociale, écologiste et européenne dans notre pays. D’une certaine manière, il nous oblige à nous remettre debout pour nous faire les porte-voix de nos idées et de ceux que nous voulons protéger.

Ensuite, parce qu’à gauche, nous ne croyons pas que la décomposition soit arrivée à son terme. Les paris tactiques persistent à fausser toutes possibilités de convergences minimales. Seul le Parti socialiste, par ce qu’il continue de rassembler (comme militants et comme principes) et ce à quoi il peut prétendre, constitue le creuset pertinent d’une refondation fondamentale de la gauche et des écologistes.

Enfin, parce que les raisons d’être habitées par une « saine colère » n’ont jamais été aussi nombreuses dans notre histoire. Les dynamiques effrénées du capitalisme rendent, chaque jour, plus hideuse l’image de nos sociétés tout à la fois productrices de richesses inégalées et facteurs d’injustices multiples.

Dans ce paysage, il convient de ne pas se tromper d’enjeu à l’heure d’engager nos premiers sur le chemin de la reconstruction. Sans réserve, le prochain congrès du Parti socialiste devra constituer une étape importante nous permettant de surmonter les crises que nous traversons. Mais il serait profondément illusoire d’imaginer que la refondation même de notre doctrine puisse trouver un aboutissement dans un délai aussi court et un exercice aussi normé.

C’est pourquoi, claironner la perspective d’un congrès de clarification n’amène qu’à s’époumoner à moindre frais au mieux, à régler des comptes ou à maintenir des positions au pire. Car que veut-on clarifier profondément ? Nos positions partisanes ? Reconnaissons la modestie de la proposition qui n’est pas la hauteur des enjeux. Ou alors clarifier notre doctrine dans un moment où il est encore difficile de discerner ce que serait cette social-démocratie du 21ème siècle sur laquelle tâtonne encore l’ensemble de nos camarades européens ? Trois mois de débats ne pourraient y suffire sauf si l’objectif est d’escamoter tout débat

Ce que nous proposons à nos camarades socialistes, ce n’est donc pas un congrès de clarification mais un congrès d’affirmation. D’affirmation à engager profondément la refondation de notre organisation politique. D’affirmation dans notre volonté de faire vivre le socialisme dans un monde en fragmentation. D’affirmation à peser dans le destin de chacun en lui apportant l’espérance de jours meilleurs. D’affirmation de nos principes socialistes.

Oui, ce qui fera de ce congrès, un congrès réussi, c’est qu’il nourrisse la conviction de nos sympathisants comme des Français que les socialistes sont déterminés à aller au bout de leur remise en cause, sans tabou ni réserve. Pour une refondation en vrai et non par des artifices.

Mais pour que cette ambition soit crédible, elle devra nécessairement s’accompagner des gestes adéquats et de preuves fortes.

Pour répondre à l’épuisement humain et organisationnel, nous devons changer des têtes et revoir nos méthodes. La nature de notre organisation, nos règles de fonctionnement, notre implantation locale, notre ouverture aux corps intermédiaires doivent être profondément revisités. Nous devons nous transformer et tendre la main aux Français. Ce serait un premier signal fort.

N’en déplaise à Stéphane Le Foll, les acteurs d’hier ne pourront, seuls, prétendre à conduire une refondation qui devra s’affranchir du bilan de l’exercice du pouvoir de ces dernières années. La sincérité de notre démarche doit être comprise et entendue. Et puisqu’un leadership ne peut se fonder que sur une orientation et que celle-ci n’émergera que le temps venu, c’est à une équipe et non à une femme ou à un homme seule– qu’il conviendra de confier les responsabilités.

Enfin, si le prochain congrès n’enfantera pas d’une nouvelle doctrine, c’est à lui de définir la façon dont nous entendons conduire ce chantier (et avec qui) dans les prochains mois, et quels seront les questionnements premiers auxquels nous nous attacherons à répondre.

Rupture générationnelle, transformations organisationnelles, affirmation d’une ambition… C’est par cette feuille de route que nous pourrons engager une des étapes majeures de la refondation du Parti socialiste. Car si tout ne peut se jouer lors du congrès, rien ne sera à l’inverse possible demain si nous en faisons un rendez-vous manqué sur le chemin d’une plus large refondation.

 

 

 

Vers des Assises de la Refondation

 

Retrouvant l’allant par sa métamorphose organisationnelle et humaine, portée par la confiance de son ambition à s’attaquer aux nouveaux périls économiques, écologiques et sociaux, notre formation politique retrouvera alors l’assise lui permettant d’engager le grand débat des Idées.

Entendons-nous, il ne s’agit pas ici de considérer que nous devrions faire table rase de ce qui fonde, depuis des décennies l’identité des socialistes. Ni même de pousser le Parti au silence dans les grandes controverses actuelles qui secouent la société. Nos convictions premières restent et suffisent à dénoncer les reculs engagés par le Gouvernement et à porter nos réformes dans les collectivités que nous dirigeons.

Mais ces actions immédiates ne peuvent masquer la nécessité de redéfinir les visées du socialisme dans cette nouvelle époque pour pouvoir les inscrire dans une théorie sociale revisitée. Le socialisme n’apparaît plus comme une alternative au modèle capitaliste actuel. Et dans un monde et une économie de plus en plus complexe, un citoyen fermant les yeux aura aujourd’hui de la peine à imaginer ce que serait sa vie si nos idéaux étaient pleinement satisfaits. Le socialisme ne fait plus rêver. Nous devons donc clarifier nos buts, pour permettre au réel de tendre vers l’idéal.

Seul un processus ambitieux et long pourra nous permettre d’avancer en ce sens. C’est l’objectif des Assises de la refondation que nous appelons de nos vœux. C’est d’elles que pourront être de nouveau stimulées nos idées pour qu’elles retrouvent une ambition pleine de transformation et la subversion nécessaire à tout combat progressiste.

Et la première question posée est certainement liée à la tension nouvelle entre l’individu et le collectif qui a fait imploser le compromis historique de la social-démocratie. S’il ne s’agit pas pour nous de remettre en cause l’idée que « l’individualisme est un humanisme » pour reprendre la formule de François de Singly, reconnaissons que l’individualisation de la société conduit à une dynamique de fragmentation qui pose durablement question. Dans les ressorts du succès d’Emmanuel Macron, l’idée que sa vision de la société permettrait de libérer les énergies individuelles face aux entraves administratives ou globales, n’a pas été étrangère à son succès. Comme si, dans la situation actuelle, la fragmentation du tissu social- d’autres parleront d’atomisation – constituaient l’horizon de la modernité. Or, seule la gauche peut réaffirmer la nécessité du collectif pour faire société au-delà des dynamiques individuelles. Les dernières réformes par ordonnance sur l’organisation du marché du travail en sont une triste illustration.

Dans nos sociétés atomisées, les divisions sociales ne répondent plus seulement à des catégories socioprofessionnelles stéréotypées ou à des classes sociales structurées et identifiées. Les frontières entre inclusion et exclusion se sont donc multipliées, complexifiées, amplifiées et doivent donc être réinterrogées par la gauche. Et appellent obligatoirement à revoir l’articulation entre les aspirations individuelles et les besoins collectifs, tout en posant l’enjeu du Commun. Ce commun qui n’est, pour reprendre les travaux de Toni Negri, « non pas ce que l’on a en commun, mais ce que l’on doit en commun ». Un commun qui nous oblige les uns aux autres et fait vivre l’idée que la liberté ne doit être qu’une « liberté sociale » obligeant les uns envers les autres et nous permettant, face à la voracité du marché, de penser et de partager des enjeux collectifs : la préservation de la planète, les biens publics, l’identité républicaine et évidemment les exigences de participation démocratique. Cette affirmation d’une nouvelle équation entre solidarité et autonomie doit constituer le premier des défis idéologiques des socialistes.

Celle-ci invitera automatiquement à interroger la place du capitalisme dans nos vies. Par les effets des révolutions digitales, la logique capitalistique s’est invitée dans le quotidien de chacun bouleversant les temps consacrés au travail ou à la vie personnelle, réduisant la place du privé et de l’intime, gommant les frontières entre compétition et coopération, entre ce qui appartient à tous et ce qui se privatise. Même les données personnelles sont devenues l’objet d’un marché, arbitré par la loi de l’offre et la demande. Les relations humaines n’échappent plus à la rationalité revendiquée de l’économisme consacrant ainsi la victoire de la société unidimensionnelle et de ses illusions de liberté.

Rien ne se perd, rien ne se créé, tout s’achète… Dans nos vies, les actions, les interactions ou les moments qui échappent encore aux principes du marché ou au rapport monétaire n’ont cessé de reculer. Et d’une certaine façon, la revendication d’un « revenu universel » aussi sympathique soit-elle, est venue parachever l’idée que seule une monétarisation des rapports sociaux pouvait compenser la marche du progrès par un acte de justice sociale, et non la conquête de nouvelles garanties collectives fondées sur la gratuité de services essentiels à l’accomplissement individuel.

Ne doit-on pas, dès lors, œuvrer non pas tant seulement pour réguler le marché et la répartition de ses richesses mais aussi pour re-cloisonner la rationalisation capitalistique et préserver des espaces fondés sur des relations sociales motivées par d’autres intérêts et fonctionnant sur ses propres logiques ? On imagine que poser cette question, autant subversive soit-elle, oblige à s’interroger sur des enjeux aussi divers que le temps libéré, le rapport à la nature, les formes de l’Etat providence, la GPA, la protection des données ou le droit individuel à la formation ou à la culture… L’une des ambitions des socialistes devraient être de retrouver l’esprit des fondateurs pré-marxistes en favorisant des secteurs ou des temps qui seraient « hors marché » car celui-ci ne peut – par la nature des relations qu’il engendre – garantir les effets de solidarité nécessaire au maintien d’une société et permettre à chacun de s’accomplir dans son expérience sociale. Ne pas relever ce défi, ouvre la voie aux acteurs religieux ou dogmatiques qui imposent le « sacré » ou le « communautaire » (au détriment du commun) comme la seule alternative dans nos sociétés à la logique capitaliste.

Enfin, si la place de l’économisme mérite d’être interrogée, le périmètre d’action du Politique doit aussi fait l’objet de débat. Car si le marché s’est mondialisé, reconnaissons que la mondialisation des enjeux politiques est encore un combat. On a vu émerger, par le risque climatique, l’expression d’une orientation globale. Mais, encore aujourd’hui, les forces progressistes peinent à s’allier au niveau mondial pour porter des revendications communes. Aucune refondation social-démocrate ne pourra s’exonérer d’une intégration de ses combats dans un collectif plus large, fédérant celles et ceux qui – aux quatre coins de la planète – défendent les mêmes idéaux. Face à la ramification du capitalisme, la doctrine socialiste doit évoluer en inscrivant ses revendications de libertés sociales à un niveau qui dépasser les frontières des simples Etats-nations. A ce titre, il nous revient de faire émerger un espace public européen qui mêle les consciences et les luttes et assure aux citoyens leur capacité à pouvoir se faire entendre.

Mais parallèlement, la gauche doit pouvoir articuler ses engagements globaux et sa présence de proximité. Là encore, un nouvel équilibre doit être imaginé pour concilier le global et local dans la marche du progrès. Le sentiment vécu dans certains territoires, d’être devenus étrangers à un monde qui les ignore ne peut rester sans réponse. Engagé sur des combats transnationaux, le Parti socialiste doit donc parallèlement trouver les moyens politiques et institutionnels de garantir la cohésion au plus près de l’échelle locale, en fédérant les expériences sociales et en inventant de nouvelles formes de participation démocratique.

 

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Ces trois pistes de refondation sur les tensions actuelles qui traversent nos sociétés (individu/collecif – intime/marché – local/global) ne constituent que les premières pierres d’une refondation doctrinale de notre famille politique. Elles ne sont évidemment pas exhaustives mais constituent, à n’en pas douter, des « passages obligés » dès lors que nous souhaitons véritablement confronter nos idéaux aux évolutions du monde.

Déterminés à prendre notre part à cette refondation doctrinale du socialiste, nous gardons à l’esprit la conclusion de l’intellectuel allemand Axel Honneth à son ouvrage consacré à « L’idée du socialisme » : « c’est seulement quand chaque membre de la société sera en mesure de satisfaire les besoins qu’il partage avec chacun des autres en termes d’intimité physique et émotionnelle, d’indépendance économique et d’autodétermination politique, de telle sorte qu’il pourra dans cette attente compter sur la sympathie et l’assistance de ses partenaires, c’est seulement alors que notre société sera devenue sociale au plein sens du terme ».

Nous faisons nôtre cette perspective d’une société devenue sociale au plein sens du terme. Car s’il est aujourd’hui difficile d’être socialiste, nous restons animés des mêmes utopies salvatrices. Et c’est parce que nous cherchons à les rendre concrètes que même si la refondation du Parti socialiste sera longue, nous voulons la croire nécessaire