Ubérisation : les leçons new-yorkaises

Les désordres sociaux et territoriaux provoqués par l’ubérisation obligent les pouvoirs publics à adopter des réglementations de plus en plus strictes.

 

C’est du cœur de la plus moderne des métropoles que sont venues les réponses les plus radicales. En l’espace d’un été, le maire démocrate Bill de Blasio a adopté deux réglementations ciblant directement les fleurons de l’industrie des plateformes : Uber, Lyft et AirBnB, et marquant un coup d’arrêt au mouvement de dérégulation porté par ces nouveaux acteurs.

 

A l’issue de plusieurs mois de confrontation et de mobilisation des lobbys, le conseil municipal de New-York a adopté, mercredi 8 août, un projet de loi gelant l’ensemble des nouvelles licences pour les VTC et imposant un salaire minimum pour les chauffeurs. Désormais, il appartiendra à la plateforme de réservation de compléter le salaire du travailleur, si celui-ci n’atteint pas le minimum requis. Les revenus des chauffeurs devraient ainsi augmenter mécaniquement de plus de 20%.

 

Et dans le même mouvement, le maire a signé un décret obligeant les plateformes de location de logement à communiquer la liste de leurs clients afin de s’assurer du respect de l’interdiction de location de moins de 30 jours quand le propriétaire n’est pas présent dans les murs.

 

Il était devenu critique pour la municipalité américaine de reprendre en main des secteurs qui s’étaient affranchis de toute régulation. Leur expansion bouleverse l’équilibre même de son territoire. Les véhicules « Uber » sont devenus majoritaires et congestionnent les voies routières ; Quant aux locations touristiques gérées par l’appli Airbnb, elles représentent désormais plus de 50.000 logements dont un grand nombre sortent du parc locatif new-yorkais ordinaire privant les résidents de possibilités d’hébergement et renforçant, par là-même, la hausse de l’immobilier.

 

New-York n’est pas la seule ville concernée. Dans de nombreuses autres parties du monde, des initiatives sont prises pour tenter d’encadrer ces nouveaux acteurs. Les villes de Lisbonne, Madrid, Barcelone, Berlin, Amsterdam et Paris se sont récemment fédérées pour non seulement évaluer les impacts mais aussi tenter d’élaborer les réponses politiques adaptées à l’essor des plateformes de locations touristiques.

 

Après l’engouement aveugle dont ont bénéficié ces acteurs du nouveau monde, le temps semble être désormais à la lucidité. Et celle-ci impose de s’interroger sur le modèle économique qui fonde la croissance des géants de l’économie dite collaborative.

 

Bien qu’ayant des objectifs et des fonctionnements différents, tous ces acteurs se sont construits à partir d’un processus horizontal permettant à l’offre et la demande de services de s’exonérer d’intermédiaires.

Cette désintermédiation qu’assurent les plateformes dans le domaine des mobilités ou du logement, a permis d’améliorer la qualité des services pour les utilisateurs.

Mais elle est aussi devenue le vecteur d’une atomisation des rapports sociaux qui se retrouve fragmentée en autant de transactions singulières. Elle permet à l’employeur ou au commanditaire de se déresponsabiliser. Pour preuve, la logique du modèle de l’entreprise Uber ne vise-t-elle pas, en l’absence de médiation publique, à employer des chauffeurs tout en se défaussant de ses obligations légales d’employeur ?

Les timides avancées visant à doter les prestataires de cette entreprise d’une assurance civile ou la tentative naïve du gouvernement français de doter les plateformes d’une charte ne comblent en rien les obligations de formation, de charges, de protection sociale ou de prévention auxquelles se soustrait volontairement l’entreprise californienne. Dans la même logique, l’originalité de la réussite d’Airbnb réside dans sa capacité à s’affranchir des pesanteurs réglementaires et fiscales des zones urbaines.

 

Cette désintermédiation exfiltre l’activité des plateformes de tout cadre légal. Elle constitue un moyen moderne de dissimuler l’allocation des ressources entre les différents acteurs, renvoyant dos à dos, si ce n’est face à face, les clients et les producteurs à la logique impitoyable de l’offre et de la demande.

Cette absence d’intermédiaires assumant une responsabilité sociale (mais empochant toujours une commission) aboutit, de fait, à faire de cette économie collaborative, une économie privative, affranchie de toute considération d’intérêt général. Elle prétend faire collaborer les citoyens mais elle organise leur isolement dans la jungle du marché. Sans intermédiaire, il n’y a plus de régulation publique.

 

Celle-ci doit donc s’imposer aux acteurs. Il ne s’agit pas d’une réaction conservatrice d’un monde ancien qui préserverait les corporations. Mais d’une nécessité contemporaine pour assurer un minimum de cohésion. Cette exigence de médiation publique est un impératif démocratique. C’est le sens de la réponse qu’exprimait Bill de Blesio à ceux qui l’interpellaient sur les décisions prises à l’encontre des plateformes : « C’est un message qui exprime la détermination de la ville de New York. Aucune grande entreprise ne nous dira comment agir – pas les grosses sociétés pétrolières, pas les grandes sociétés pharmaceutiques, et certainement pas Uber ».

 

Depuis 2017, l’ubérisation s’est vu consacrée par le Petit Larousse. Son entrée au dictionnaire s’accompagnait de la définition suivante : « remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres ». A nous, responsables politiques et citoyens, d’imposer les règles permettant d’éviter que celle-ci n’engendre des déséquilibres sociaux, territoriaux et fiscaux mortifères pour le développement harmonieux de nos collectifs.

 

 

Maxime des Gayets

Conseiller régional d’Ile-de-France

Auteur de l’essai « la grande dépossession » publié à la Fondation Jean Jaurès